ALMANACH DE BRIOUDE
Numéro spécial An 2000
Sur le site 'Internet" de l'Almanach de Brioude, l'index et la table des matières concernent les années 1920 à 1999 incluses. Une mise à jour est prévue en 2010 pour les années 2000 à 2009. Dans l'intervalle, il a paru intéressant de rendre accessibles les articles essentiels (*) du numéro spécial de l'An 2000, "panorama de l'histoire de Brioude". Pour faciliter l'accès des mots clés par la commande 'rechercher', ces trois articles se font suite en une seule page informatique.
Table des Matières du
numéro de l'an 2000:
LE COMITE - Vœux du Comité
« 80 ans»
J.J. FAUCHER - Préface par
Monsieur le Maire de Brioude
M. MEUNIER - Les 100 ans de
l'Amicale de la Haute Loire
G. HERAUD - Avant
l'Almanach, qu'y avait-il?
R. CHANY - Historique de
l'Almanach
(*) P. CUBIZOLLES -
Brioude, des origines à la Révolution
(*) P. FONTANON -
Brioude, de la Révolution à la Restauration, 1789-1815
(*) A. RIVET - Quelques
aspects de la ville et de l'arrondissement de Brioude aux XIXe et XXe siècles
A. MASSEBEUF - Ephémérides
1999
Conseil d'administration de
l'Almanach
Liste des membres adhérents
Table des matières
Index
par Pierre
CUBIZOLLES
A l'occasion du 80e
anniversaire de l'Almanach de Brioude, M. Gustave Héraud, Président de cette
honorable Société, m'a demandé de rédiger, en 150 pages, un résumé de
l'histoire de Brioude, des origines à la Révolution, selon le désir de M.
Jean-Jacques Faucher, maire de cette ville.
Après avoir refusé,
j'ai finalement accepté car j'aime beaucoup ce pays si attachant, ses habitants
ouverts et plus particulièrement mes anciens élèves. Mais le travail demandé
était bien difficile: c'était même une gageure. Comment résumer en quelques
pages l'histoire d'un pays au si riche et prestigieux passé?
Bien que nombre de
renseignements historiques soient encore enfouis dans le sol de la ville -
l'archéologie nous les révélera au cours des siècles prochains -; bien que des
charretées de précieuses et irremplaçables archives aient été brûlées par
quelques fanatiques inconscients au moment de la Révolution; bien que de
nombreux documents soient encore de difficile accès parce que non classés,...
ce qui a survécu à l'usure du temps, au naufrage d'une mer déchaînée par des
passions politiques, est encore considérable.
En conséquence, je ne
pouvais que dresser quelques jalons, effectuer un choix toujours difficile à
réaliser, relever quelques faits majeurs, sans me focaliser uniquement sur la
ville, dont l'origine remonte, selon les données actuelles, au premier siècle
avant notre ère. Ce que j'ai tenté de faire. Y ai-je réussi? Les lecteurs
apprécieront.
*
Autre difficulté de
moindre importance celle-là: certains membres du bureau de l'Almanach ont
souhaité ne pas voir de notes en bas de page figurer dans ce résumé. J'ai obéi,
peut-être trop naïvement car, d'une part, cela me sera reproché notamment par
les historiens et, en second lieu, les notes de bas de page ne gênent nullement
la lecture : seuls, ceux qui sont intéressés peuvent aisément les consulter.
J'ai donc été obligé de mettre des parenthèses dans le texte pour d'éventuelles
explications nécessaires; or, ces parenthèses constituent bien pour le lecteur
des barrières à franchir, ce qui est autrement gênant qu'une note discrète en
bas de page.
Malgré toutes ces
imperfections, je livre ce texte aux lecteurs de la revue, en comptant sur leur
indulgence.
Pierre CUBIZOLLES
13 novembre 1999
I - Le Brivadois
La Limagne brivadoise
Formation du relief
Le 'uicus' brivadois
Progression du
christianisme en Gaule
Arrivée du christianisme en
Brivadois
Martyre de saint Julien
Mausolée en l'honneur de
saint Julien
Conversion des
Brivadois
Un empereur inhumé à
Brioude
Vandales et Burgondes
Construction de la première
basilique
Eglise-Mère brivadoise ou
groupe paroissial
Les Abbés laïcs
Clercs vivant en communauté
Chapitre Saint-Julien
Rôle du Chapitre
Saint-Julien
Rôle du curé
Le castrum Victoriacum
La prétendue Milice
Saint-Julien
Gouvernement de Chramm
Ateliers monétaires
Faits divers
Duché et comté
Vicairie
Manse
Incendie du 'castrum
Victoriacum'
Basilique carolingienne
Saint-Julien
La comtalia
Hôtel du doyenné
Hôtel abbatial
Hôtel de la prévôté
L'Université Saint-Julien
Le pape Formose vint-il en
pèlerinage à Brioude?
Les Normands seraient-ils
venus en Brivadois ?
Insécurité au Xe siècle
Incendie de Brioude (milieu
Xe s.)
La Paix de Dieu
Le Chapitre Saint-Julien
adoucit les rudes mœurs des chevaliers
Un concile à Brioude
(1085-1086)
Urbain II à Brioude
Séjour de Calixte II à
Brioude
Construction de la
basilique actuelle
Lutte contre la Maison
d'Auvergne
Différends au sein de la
famille comtale
Schisme
Eglises paroissiales
Eglise Saint-Jean-Baptiste
Eglise Notre-Dame
Eglise Saint-Pierre
Eglise Saint-Laurent
Eglise Saint-Jacques
Eglise Saint - Préjet
Eglise Saint-Ferréol
Hôpital Saint-Robert
Hôpital Sainte-Bonette
Hospice Notre-Dame
Fondation de la léproserie
de la Bajasse
Antonins du Viennois à
Frugères-les-Mines
Cordeliers (1286)
Chevaliers de l'Ordre du
Temple: Chambon, Farreyrolles, Chanteduc
Commanderie Saint-Jean de
Brioude
Prévôté du Brivadois
Bailliage
Election
Présidial
Accord de 1276
Arrêt du Parlement (1280)
Tentatives diverses et
arrêts consécutifs
Recel d'armes
Lettres patentes accordées
aux habitants
Emprisonnement
Droit de police réservé et
protocole des réjouissances publiques
Démarche pour
l'installation d'un maire
Siège de la juridiction
consulaire
Division du diocèse de
Clermont (1317)
Archiprêtré de Brioude
Peste
Début des hostilités
Thomas de la Marche en
Brivadois
Seguin de Badefol (1363-1364)
Réparations des murailles,
forts et fossés
Le Bord de Garland -
Aymerigot Marchez
Famine (1374)
Charles VI en pèlerinage à
Brioude
Démence du roi
Désarroi des consciences:
Grand Schisme d'Occident (1378)
Guerre civile
Causes
Débuts en Auvergne
Guerre civile
Echec de la politique de
tolérance
La Ligue
Peste de 1630
Achat d'une maison pour
l'éducation de la jeunesse (1584)
Enseignement confié d'abord
aux prêtres séculiers
Agrandissement du Collège
Contrat avec les chanoines
réguliers de Saint-Augustin
Contact avec les Jésuites
de Billom
Legs du chanoine
Saint-Vallier
Collège confié aux Prêtres
du Saint-Sacrement
Religieux Minimes (1608)
Ursulines (début XVIIe s.)
Capucins (v. 1619)
Religieuses de Notre-Dame
(1639)
Sœurs de Fontevrault (1639)
Dames de la Miséricorde
(1644)
Visitandines (1658)
Sœurs de la Croix (1694)
Pères du Saint-Sacrement de
Thiers (1760)
--OOOOOO--
"Je voudrais
une fois voir de mes yeux cette Limagne d'Auvergne qui, dit-on, resplendit d'un
si grand charme" (Roi Childebert, in Grégoire de Tours, Hist. Franc., IIIIX).
Au point de vue
géographique, les Limagnes, réputées depuis fort longtemps pour leur fertilité,
sont formées d'un ensemble de plaines et de bassins de la vallée de l'Allier,
en Auvergne, allant de Saint-Pourçain-sur-Sioule, au nord, à Brioude et
souvent par extension à Langeac, au sud.
Différenciées et
accidentées, elles comprennent: la Grande Limagne ou Limagne de Clermont,
celle d'Issoire, celle de Brioude et le petit bassin de Langeac.
La Limagne brivadoise
ou Brivadois, ainsi nommée parce que Brioude en occupe le centre, s'étend de la
barre cristalline du Saut-du-Loup et de Charbonnier au nord, jusqu'au
soulèvement de la Chomette au sud. Ce bassin est limité à l'est par les monts
du Livradois tandis qu'à l'ouest, des plateaux, prolongeant morphologiquement
les monts de la Margeride, servent de support aux déjections volcaniques du Cézalier.
Les montagnes qui l'encadrent, formant en quelque sorte les bords de la
cuvette, sont essentiellement constituées par des gneiss, tandis que des
formations sédimentaires, terrains houillers et tertiaires, occupent le fond.
Le Brivadois a une
histoire. Traçons une esquisse géologique très simplifiée.
Vers la fin du
Carbonifère, il y a plus de 220 millions d'années, cette dépression est
recouverte par un lac, long de 25 km environ, depuis Auzat-sur-Allier au nord
jusqu'à Lavaudieu au sud, et large d'une dizaine de kilomètres. Il s'étend même
jusqu'au petit bassin houiller de Fressanges, à l'est de Jumeaux
Autour de ce lac, une
végétation luxuriante s'est développée: prêles et calamites géantes,
lépidodendrons et sigillaires arborescents, fougères herbacées et fougères
arborescentes, cordaïtes,... végétaux pouvant atteindre 30 à 40 m de haut. Les
rivières ont charrié jusqu'au lac les débris des pentes boisées: minéraux,
arbres morts, branches et herbes sèches,... Ainsi, progressivement, au fond de
ce lac, s'accumulent des conglomérats, des grès, des schistes, tandis que les
débris végétaux formeront la houille qui s'élaborera plus tard, grâce aux
êtres microscopiques (bactéries, microbes),... Sous l'effet des tremblements de
terre, le fond de cette cuvette s'abaisse lentement et d'une façon continue
(subsidence) jusqu'à des profondeurs non sondées mais estimées entre 1 500 et 2
000 mètres.
*
A l'ère tertiaire, il
y a environ 65 millions d'années, le Massif Central n'est alors qu'une immense
pénéplaine, un plateau cristallin, vallonné par endroits.
Beaucoup plus tard,
vers le milieu de cette ère, à l'oligocène, sous la poussée des Alpes, un léger
soulèvement se produit et deux failles longitudinales, orientées nord-sud,
apparaissent, esquissant le cadre de la Limagne actuelle. Le sol compris entre
ces failles s'affaisse lentement, formant ainsi un bassin d'effondrement que
les eaux remplissent.
Un autre grand lac,
aux contours incertains et mouvants, recouvre alors les bassins de Paulhaguet,
de Brioude, du Lembron et d'Issoire, puis ses eaux envahissent la Limagne de
Clermont. Un climat chaud, subtropical - probablement avec des pluies
épisodiques et violentes -, comparable à l'actuel climat du sud-ouest de
l'Australie, du nord-est du Brésil ou du sud-ouest de Madagascar, règne alors.
Sous l'action d'une
érosion intense et rapide, des argiles bariolées - particulièrement
spectaculaires dans la Vallée des Saints près de Boudes, Colorado en miniature
-, des sables, des calcaires, des fragments de végétaux, des marnes,... se
déposent au fond du lac. Selon un sondage fait en 1906 près de Cohade, non loin
de Brioude, l'épaisseur maximale de cette couche sédimentaire lacustre atteint
358 m. Les argiles bariolées étaient naguère exploitées près de Saint-Germain-Lembron
par l'entreprise des 'Couleurs de Paris', tandis que les rouges alimentaient
les nombreuses tuileries qui, depuis plusieurs millénaires, existaient dans ce
bassin. Des fours à chaux utilisaient les dépôts calcaires.
La végétation,
probablement assez rare, qui croit autour de ce lac comprend cependant des
plantes gracieuses, à fleurs nombreuses et multicolores, telles celles du
magnolia. On y remarque quelques palmiers épars, les grappes blanches des
légumineuses arborescentes (acacias),... Le calme et le silence ne sont rompus
que par le bourdonnement d'insectes multicolores ou par la fuite éperdue de
petits rongeurs (Issiodoromys ), poursuivis par des carnassiers redoutables,
du genre Hyaenodon.
*
Au miocène, de
nouveaux contrecoups du plissement alpin vont modifier profondément l'aspect de
notre région. La forte poussée du soulèvement des Alpes provoque des cassures,
des failles et un exhaussement général du sol. Les argiles lacustres sont
soulevées à certains endroits jusqu'à 1 000 m. Le horst cristallin de la
Chomette surgit, séparant définitivement le bassin de Paulhaguet de celui de
Brioude. Le houiller de Frugères-Les-Mines surélevé verra, plus tard, sa chape
oligocène emportée par l'érosion. Le lac, dont le fond s'était affaissé
progressivement pendant que les dépôts s'accumulaient, se vide peu à peu.
En même temps, la
terre tremble, des grondements souterrains se font entendre, les eaux
bouillonnent, des jets de vapeur s'élancent dans les airs. Toute la région
ainsi fissurée vomit de petits volcans du type strombolien: celui des Grèzes
près de Lamothe, ceux des environs de Blesle, le dyke de la Roche près de
Bournoncle Saint Pierre,. . .
Déjà, trente millions
d'années avant notre ère, des volcans avaient surgi ici et là dans le Cantal.
Les coulées basaltiques des côtes de Clermont et de Gergovie, selon une
datation par la méthode argon-potassium, remonteraient à 19 millions d'années.
Celui de Senèze, mondialement connu pour ses fossiles, antérieur au dépôt de la
faune, remonte vraisemblablement au Pliocène (6 MA).
*
Un événement important
pour notre région se produit à la fin du tertiaire. Les dernières failles lui
ont donné les traits dominants de son aspect actuel. Il y a environ quatre
millions d'années, l'Allier commence à couler au fond d'une vallée
d'effondrement. C'est elle qui est source de vie pour notre région. L'homme
peut y apparaître comme dans un nid préparé pour lui dès l'ère primaire. Or,
c'est précisément à cette époque qu'il fait son apparition sur terre. Des
outils humains (galets aménagés, pebble tools , choppers ), datant de deux
millions d'années environ, ont été découverts à Chilhac.
Sous l'influence d'un
climat chaud et humide, une végétation luxuriante recouvre les collines et les
versants des vallées. Une foule d'animaux peuple les sous-bois et les
clairières. Les grands herbivores (éléphant méridional, rhinocéros
étrusque,...) apparaissent et, par voie de conséquence, les grands carnivores,
parmi lesquels on remarque surtout le célèbre machairodus à dents de sabre:
les canines supérieures très développées, tranchantes et courbes, font de ces
félins de redoutables prédateurs. Des singes, sautant de branche en branche,
donnent au paysage un cachet africain. On retrouve aujourd'hui les ossements
fossilisés de ces animaux.
Puis, succède une
activité volcanique intense. En Velay, la plupart des basaltes des plateaux
s'épanchent et forment de vastes entablements recouvrant la topographie
antérieure et bouleversant le réseau hydrographique.
Pour des raisons que
l'on ignore (volcanisme intense, inversion du paléomagnétisme,... ?), la
température s'abaisse sensiblement. Des glaciers recouvrent alors les monts du
Cantal, le Cézalier, les monts Dore et donnent au relief sa physionomie
actuelle. Diverses périodes froides alternent avec des intervalles
interglaciaires où la température est plus clémente: la neige et les glaciers
fondent, au moins en partie, provoquant une érosion intense qui lessive les
argiles oligocènes et même, par endroits, une partie supérieure de la zone
houillère. Récemment, à Monistrol-d'Allier, les terrassements en vue de la
construction du nouveau pont sur l'Allier ont mis au jour des résidus
périglaciaires (entre 3,5 et 2,5 MA avant J.C.), antérieurs au volcanisme.
*
Au cours de l'ère
quaternaire, outre le volcanisme qui continue à jouer un rôle important, ce
sont surtout l'Allier et ses affluents qui, en creusant leur vallée, donnent à
notre région l'aspect que nous lui connaissons.
Des dépôts d'alluvions
fluviatiles, situés à diverses altitudes, marquent les étapes successives du
creusement de la vallée de l'Allier. Les niveaux où apparaissent ces dépôts
sont dénommés 'terrasses alluviales' par les géologues. Les plus élevées sont
les plus âgées.
La première et la plus
ancienne se situe au-dessus de Vieille-Brioude, près des Chirouzes, à la cote
629, où l'on remarque, près du sommet, des galets de quartz, dispersés dans les
bois et dans les champs. La tranchée creusée pour la déviation de Brioude a
bien mis en évidence cette assise de galets. On peut observer également les
mêmes alluvions fluviatiles en place près de Chamalière (commune d'Azerat), au
niveau 540, aux environs de Rigoux (même commune), au nord-ouest d'Auzon, à la
cote 475, à droite de la route allant à Boussac, et au sud-est, sous le
réservoir, non loin de Rizolles.
Les alluvions de la
deuxième terrasse, déposées au pléistocène, recouvrent la plaine qui sépare
Brioude de Vieille-Brioude, celle du terrain d'aviation, de Rilhac, du Monteil
(450 m), de Lugeac, d'Azerat, des Granges... Ces alluvions, visibles en surface
dans les champs, sont essentiellement constituées de galets de quartz, de
granite, de gneiss, de basalte,... Enfin, la troisième terrasse, la plus
récente, située à une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de l'Allier, supporte
la ville de Brioude (la partie ancienne autour de la splendide basilique
Saint-Julien), Largelier, Issoire,... Cette assise, composée de divers galets
arrondis, enrobés dans une sorte de ciment, s'observe nettement sur les talus
et tranchées.
Signalons encore, la
basse et sablonneuse plaine de l'Allier, située entre 5 et 10 mètres au-dessus
du niveau de l'eau, datant de quelques milliers d'années seulement, sur
laquelle sont installés les terrains de sport de Brioude, Crispiat, Cohade,.. .
*
Après avoir esquissé
la formation du relief, rapprochons-nous de la ville de Brioude pour chercher
son origine.
Nous savons déjà que
l'homme a manifesté sa présence en Brivadois, il y a 1,9 M.A., comme en
témoignent les galets aménagés découverts à Chilhac. Mais, il a pu apparaître
avant.
De même, la découverte
d'une industrie appartenant au paléolithique inférieur, réalisée sur des
galets de quartz, sur le replat de la terrasse alluviale aux environs de
Brioude, permet de démontrer que l'homme est présent dans ce secteur depuis
très longtemps: peut-être depuis l'interglaciaire Mindel-Riss, il y a environ
400 000 ans. La découverte de cette industrie est plus concentrée dans la zone
au nord de la ville, à la limite des communes de Cohade, Beaumont et Brioude.
La mention d'un menhir
à 1 km environ au nord de Brioude dans les fichiers de la Circonscription des
Antiquités préhistoriques d'Auvergne semble témoigner d'une présence humaine
durant la période néolithique.
Citons aussi pour
mémoire les nombreuses grottes préhistoriques dans la région de Blassac,
Lavoûte-Chilhac, Langeac, Chanteuges, Saint-Arcons-d'Allier, Saint-Privat-d'
Allier,..., déjà fouillées, parfois partiellement, ou en cours.
*
En ce qui concerne
Brioude, son nom Briuas, que l'on trouve pour la première fois sous la
plume de Sidoine Apollinaire, évêque d'Auvergne (471), est d'origine gauloise.
Il désigne un pont, le lieu de franchissement d'une rivière.
Par ailleurs, près de
Brioude existe la fontaine Saint-Julien, lieu de culte d'origine gauloise.
Signalons aussi la découverte de deux pièces de monnaie gauloise, sur la
commune, malheureusement sans précision de lieu: un statère de type BN 3744 et
un Epad au guerrier. A l'automne 1973, des terrassements importants effectués à
l'Institution Saint-Julien en vue de la construction d'un nouveau bâtiment
scolaire, ont mis au jour, outre un mobilier gallo-romain considérable, de la
céramique gauloise, remontant à la Tène III (v. 120 av. J.C. à la conquête
romaine). En 1982, des fouilles de sauvetage effectuées au Clos des Cordeliers,
sous la direction de Melle Myriam Philibert, ont livré, dans la couche la plus
ancienne (n° 9), un fragment de calotte crânienne et du mobilier datant de la
fin du 1er siècle avant notre ère (céramique non tournée, balustre, cruche
dite de Gergovie,...) mais postérieur de peu à la conquête. Malgré son intérêt
incontestable, cet échantillonnage caractéristique de cette époque n'apporte
pas la preuve de l'existence de Brioude avant la conquête par César.
Il faut reconnaître
aussi que l'occupation gauloise à Brioude est encore mal connue. Attendons
d'autres découvertes.
Cependant, d'après les
données archéologiques actuelles, on peut affirmer de façon certaine, que
l'origine de Brioude remonte au milieu du 1er siècle avant Jésus-Christ.
D'autres découvertes permettront peut-être de remonter plus haut.
"Puis t'accueillera l'aimable Brioude (benigna Briuas) qui vénère le corps (ossa) de saint Julien" (Sidoine Apollinaire, Carmen XXIV, 16-17).
Du jour où les Gaulois
eurent déposé les armes, a noté Strabon, ils se mirent au travail de la terre.
Il a répété aussi, à juste titre, que le développement des centres urbains a
été un des phénomènes de la romanisation. C'est exactement ce que nous
constatons à Briuas . L'agglomération brivadoise, née quelques décennies avant
notre ère, se développe surtout à l'époque gallo-romaine. Les travaux de terrassements,
les fouilles organisées, les sondages méthodiques, et même les écrits
légèrement postérieurs nous le révèlent.
Signalons d'abord au
passage la découverte, vers 1850, au terroir de Chaumaget - à 200-300 m au NW
de la fontaine Saint-Julien-, de deux pièces d'or, l'une à l'effigie de
Constance II Auguste (340-351) et l'autre à celle d'Anastase 1er (491-518).
*
Au courant de l'été
1964, des sondages effectués rue Paul le Blanc, ont révélé l'existence d'une
maison gallo-romaine à hypocauste, et mis au jour de la céramique variée. Le
dallage recouvrant les canalisations du chauffage par le sol était en tuileau.
Rappelons-nous le
mobilier gallo-romain considérable mis au jour dans la cour de l'Institution
Saint-Julien, à l'automne 1973 : poterie très variée allant de la céramique
fine (sigillée, peinture métallisée,...) à l'ordinaire. Dans le secteur près de
la chapelle et du portail, les fragments d'amphores très nombreux semblaient
indiquer l'emplacement d'un magasin. Malheureusement, étant donné que les
terrassements avaient lieu à l'emplacement du cimetière médiéval de l'église
SaintPréjet, donc sur un terrain fortement remanié, aucune substruction n'a
été découverte, à l'exception de quelques fosses ou silos, difficiles à
interpréter. Il était, en outre, vu l'état du terrain, presque impossible de
procéder à une étude stratigraphique.
En 1974, dans la rue
Paul le Blanc, déjà citée, des terrassements pour les fondations d'une maison
ont mis au jour des fragments d'amphores, de tripode, de sigillée et céramiques
diverses.
Les fouilles du 'Clos
des Cordeliers', en 1982, ont révélé deux maisons gallo-romaines superposées.
La première, remontant
au début de notre ère, construite sur un niveau antérieur à notre ère, aux
murs recouverts à l'intérieur d'un enduit peint polychrome, a offert une grande
richesse de vestiges archéologiques, indice d'une zone d'intense activité.
La seconde maison,
édifiée au III e siècle et au même emplacement, mesurant une douzaine de mètres
de long sur six de large, dont les murs étaient aussi recouverts d'un enduit
peint, témoignait d'une certaine richesse et d'un grand souci de confort. Pour
éviter toute humidité, on avait pris la précaution de bien la drainer. Le sol,
très soigné, était constitué par une assise de galets recouverts par une
épaisse couche de gravats (1 m) récupérés dans une autre maison. Parmi ces
gravats, on remarquait des fragments d'enduit peint provenant de fresques
murales aux couleurs d'une fraîcheur remarquable; sur l'ensemble on avait
répandu une couche de mortier.
Ces fragments de
fresques, récupérés dans une maison voisine en ruine d'époque augustéenne, pour
assurer le drainage, représentant notamment des feuillages, témoignent du luxe
de celle-ci. Nous avons là un aspect de l'art de vivre des premiers Brivadois.
Des travaux effectués
aux abords de la basilique Saint-Julien ont livré du matériel gallo-romain
(fragments de poterie essentiellement). Par contre, les sondages de 1987,
réalisés à la place Grégoire de Tours et sous la halle, ont mis au jour des
fosses contenant des débris de construction et de la poterie gallo-romaine.
En somme, l'existence
de l'agglomération brivadoise au début de notre ère n'est plus à démontrer. Il
reste cependant à relever le plan d'occupation, l'emplacement des principaux
monuments et notamment celui du 'grand temple',... travail difficile et de
longue haleine qui nécessitera des décennies, voire même des siècles.
Grégoire de Tours
parle longuement de Brioude en utilisant toujours le terme uicus pour
la qualifier, y compris pour le VIe siècle. Essayons donc de comprendre ce
terme.
A l'époque
gallo-romaine, les uici - "à la fois habitats, marchés et
sanctuaires", zones à fonction religieuse, administrative, résidentielle,
commerciale, artisanale, agricole - représentaient des agglomérations
semi-urbaines d'une certaine importance avec une banlieue étendue. Selon
Gabriel Fournier, c'étaient de petites villes ouvertes, sans fortifications,
comme la plupart des villes de la Gaule. "Dans la mesure où il est
possible de s'en faire une idée, ces agglomérations offraient un plan lâche et
distendu, et comprenaient un large faubourg, avec des nécropoles, des
résidences (uillas urbanas), des ateliers ".
Implanté au bord de la
troisième terrasse de l'Allier, dominant de quelques mètres seulement une
plaine alluviale, desservi par la grande voie nord-sud, ce uicus est
remarquable par son temple majestueux (grande delubrum); il est, à
l'époque de saint Julien (milieu IVe s.), un centre religieux important où
s'affairent ruraux, artisans et commerçants. Jusqu'à présent, on n'a situé
qu'une seule nécropole, à l'emplacement de l'actuelle basilique. Deux siècles
plus tard, des ateliers monétaires y seront installés et le uicus
assumera également des fonctions administratives.
Ce lieu résidentiel
était donc un centre commercial important au bord d'une grande voie et au
centre d'une plaine fertile, la Limagne brivadoise. La céramique arétine, la
sigillée de Lezoux, la blanche de l'Allier, les amphores italiques,... nous
renseignent sur ses relations commerciales. Les animaux de boucherie élevés dans
les montagnes environnantes, les produits agricoles provenant des plaines
fertiles voisines y affluaient, les jours de marchés.
Les habitants y
exerçaient l'artisanat en tous genres, qu'il serait fastidieux d'énumérer ici,
et je me contenterai de mentionner un outil en os tourné utilisé en tannerie,
mis au jour dans la Cour de l'Institution Saint-Julien. Mentionnons aussi un
autre artisanat, bien présent en ce uicus.
Le quartier des
OIliers - du latin olla, marmite, urne cinéraire,... avec suffixe aria
-, situé au sud de la ville, désigne le quartier des potiers. Mais, existait-il
à Brioude, des fours à poteries? - Depuis les récentes fouilles de sauvetage
effectuées près de la mairie, entre le doyenné et l'ancienne église Notre-Dame,
on peut répondre oui, sans hésiter. Effectivement, à cet endroit, à
l'emplacement d'une maison abandonnée du bas empire, ont été mis au jour les
vestiges d'un four de potier, datant de l'époque paléochrétienne (fin IVe-VIe
s.). La voûte du four était composée de briques et tegulae de
récupération. On a recueilli notamment une brique avec trace de chaussures à
clous, un fragment de brique décorée, le tout provenant de la couche d'abandon
du four et, dans ce contexte, un fragment de céramique à décor estampé avec
une rouelle. - Dans le même secteur, ont été observées les fondations d'un four
de tuilier arasé, datant du XVIIIe siècle.
Centre religieux, la benigna
Briuas possédait un grand temple dont parle Grégoire de Tours. Dans ce
sanctuaire, selon cet auteur, on vénérait notamment les statues de Mars, dieu
de la guerre, et de Mercure, divinité du commerce, placées sur une haute
colonne. Mais, sous la plume de cet historien, ces mentions, qui ont exacerbé
l'imagination de nombreux auteurs, ne sont pas à prendre au pied de la lettre:
elles désignent simplement des divinités, sans plus. Il ne s'agit pas de tirer
de ces textes plus qu'ils ne veulent dire.
Lors de travaux
effectués à la basilique Saint-Julien pour l'installation du chauffage, un fût
de colonne cannelée de gros diamètre (90 cm), en marbre blanc, a été mis au
jour. Il aurait pu appartenir à ce temple et être ensuite remployé pour la
première basilique? . .
Où était situé ce
temple majestueux? Il est bien difficile de le localiser. Pierre-François et
Gabriel Fournier le situent près de la fontaine Saint-Julien, mais des
terrassements importants, effectués dans le secteur en vue de constructions,
n'ont rien révélé. Selon May Vieillard-Troiekouroff, "ce temple était
proche du tombeau de saint Julien qui aurait primitivement fait partie d'une
nécropole". Donc, selon cet auteur, ce monument était situé à la sortie
de Brioude, au nord de la grande voie, aux environs de la basilique actuelle. -
Faudrait-il songer encore à la place du Postel? Ce n'est pas impossible!
Cependant de profondes tranchées ouvertes en bordure de cette place n'ont rien
révélé. Seules des découvertes archéologiques ultérieures pourront nous
renseigner sur l'emplacement exact.
A la sortie de
l'agglomération brivadoise, au nord et au sud, le long des voies, de
somptueuses uillae urbanae et, entre elles, de riches mausolées, des
monuments funéraires plus modestes avaient été édifiés. Par mesure d'hygiène,
la loi romaine interdisait d'inhumer à l'intérieur d'une ville mais seulement à
la périphérie.
*
Ainsi, très
succinctement décrit, se présentait le uicus brivadois. Mais un événement
important, l'arrivée du christianisme, va modifier les habitudes religieuses
de cette bourgade besogneuse.
La conversion au
christianisme, en Gaule et ailleurs, s'est opérée très lentement. Les Apôtres
s'adressaient à des gens religieux et pieux quoique païens et superstitieux.
C'est la grande différence avec le monde moderne où la prédication de
l'Evangile, tout au moins dans notre vieille Europe, s'adresse à des gens qui
ne croient plus à rien, sans transcendance, sans points de repère, ayant perdu
le vrai sens de l'existence. Saint Paul ne trouve pas une table rase quand il
prêche aux païens. On le voit partout s'appuyer sur les croyances déjà
existantes dans l'esprit de ses auditeurs. Il les félicite d'être si pleins de
foi: "Vous êtes, dit-il aux Athéniens, le plus religieux de tous les
peuples".
Cependant, l'appel à
vivre selon l'enseignement du Christ fut une œuvre de longue haleine. Il
fallait découvrir le sens du péché comme une offense directe à Dieu, abandonner
le polythéisme et les habitudes superstitieuses, pratiquer la charité
fraternelle basée sur un Dieu mort par amour pour les hommes. C'est pourquoi
cette œuvre dura des siècles et n'est peut-être pas terminée, selon la pensée
de Jacques Le Goff et Jean Delumeau.
En Gaule, l'Evangile a
pénétré par la Méditerranée et la vallée du Rhône. Vers le milieu du lIe
siècle, des communautés chrétiennes existaient à Arles, Vienne, Lyon. La
première Eglise connue en Occident, après Rome, est celle de Lyon, fondée vers
150. Saint Andéol, l'évangélisateur des Helviens (Ardéchois) aurait été
martyrisé sous Septime-Sévère (193-211), le 1er mai 208, date vraisemblable
car l'édit contre les chrétiens fut lancé en 202. En 254, Arles a pour évêque
Marcianus. Saint Privat, premier évêque du Gévaudan subit le martyre à Mende au
cours de la seconde moitié du IIIe siècle. La partie occidentale de la Gaule,
ne connaît le christianisme que tardivement. Hilaire, issu de famille païenne
poitevine, converti à l'âge adulte, nommé évêque de Poitiers vers 350, est le
premier pontife de cette ville. Ne parlons pas des campagnes où la nouvelle
religion est pratiquement inconnue.
Vers la fin du Ille
siècle, saint Austremoine, venu à Clermont(Ferrand) en qualité d'évêque,
organise l'Eglise des Arvernes.
Ses biographies,
tardives et sans grande valeur, évoquent ses compagnons qui se sont répartis
la tâche d'évangélisation. Saint Sirénat aurait reçu la mission d'évangéliser
les peuples habitant dans la partie orientale de l'Auvergne entre Thiers et
Billom et dans la vallée du Livradois. Saint Nectaire aurait eu en partage la
partie méridionale de la Limagne entre Coudes et Brioude. Il aurait été aidé
dans sa tâche pastorale par saint Baudime, dont le buste-reliquaire est
conservé à Saint-Nectaire, et par saint Auditeur ou Adjuteur, car les cultes
païens étaient fortement implantés dans ce secteur. Selon ces légendes, le
Brivadois aurait donc reçu la Bonne Nouvelle par la prédication de ces trois
apôtres.
La Haute Auvergne
aurait été évangélisée par saint Mammet, saint Antonin et surtout saint Mary.
Vers 350, le
Brivadois, traversé par une route de grande communication, a déjà reçu l'appel
évangélique et quelques païens se sont convertis. Il existe déjà une petite
communauté de chrétiens, à Brioude. Parmi eux, figure Julien. Il appartient
vraisemblablement à l'élite du pays et, pour prouver sa foi profonde, il
donnera sa vie pour le Christ.
Dans quelles
circonstances?
Malheureusement, à
cause de la célébrité de ce martyr, des légendes sont venues assez tôt
occulter les événements historiques. En 475, plus d'un siècle après la mort de
saint Julien, Mamert, évêque de Vienne, pour éviter que les reliques de saint
Ferréol, ancien tribun militaire de cette ville, ne soient périodiquement
inondées par les crues du Rhône, fait édifier une nouvelle basilique, au même
endroit, mais à un niveau supérieur. Cette basilique existe toujours près de
Vienne, au bord du Rhône, à Saint-Romain-en-Gal. Procédant ensuite à la
reconnaissance des reliques, il se trouve en présence de plusieurs sarcophages.
Le premier et le second ouverts renferment un squelette. Le troisième, sur
lequel ne figure aucune inscription, contient un squelette entier et un crâne.
Intrigué, il ordonne à l'assistance de prier puis, rempli d'une joie immense,
il s'écrie: "Voici le cadavre de Ferréol et la tête du martyr Julien !"
La notoriété de ce dernier, alors bien établie, était venue au secours de
l'évêque de Vienne.
Il s'agissait en fait
du cas d'inhumations multiples car les sarcophages, comme les caveaux de nos
jours, étaient alors réutilisés pour des inhumations successives. Depuis cette
époque, Ferréol et Julien ont été associés: Julien devenant un soldat sous les
ordres du tribun Ferréol.
Mais comment
reconstituer la vérité?
Les documents
affirment que Julien a subi le martyre à Brioude "près d'un endroit où les
païens adoraient de vaines idoles". Ce détail est à remarquer.
Il existait alors en
ce lieu deux sanctuaires païens: le grand temple que nous connaissons et, à 1
500 m au nord de la ville, la fontaine sacrée, où poussent encore, par
plaques, des algues microscopiques rouges (rhodophytes), fontaine qui, par la
suite, portera le nom du saint martyr.
Julien aurait donc
subi le martyre près de l'un ou l'autre des deux lieux de culte païen. Selon
toute vraisemblance, Julien, en présence d'un rassemblement, lors d'une
cérémonie païenne ici ou là, aurait profité de la circonstance pour dénoncer à
ses compatriotes leurs 'vaines superstitions' et leur annoncer la Bonne
Nouvelle apportée par le Christ, comme avait fait saint Paul à Athènes.
Malheureusement, cette intervention aurait tourné au drame: Julien aurait été
décapité sur le champ. On sait fort bien qu'en Gaule, la réaction païenne en
présence de l'arrivée de la nouvelle religion fut parfois violente.
Deux Brivadois, Arcons
(Arconcius) et Ilpize (Ilpidius) auraient recueilli ses restes pour les
inhumer dans la nécropole située au nord de la ville, au bord de la grande
voie, à l'emplacement présumé de la basilique actuelle.
Six chartes du
Cartulaire, s'étalant entre les années 861 et 1031, affirment nettement que le
corps entier de saint Julien repose à Brioude, en la basilique Saint-Julien (qui
ibi toto corpore requiescit) et non à Vienne. On peut évidemment rétorquer
que la tête de saint Julien a été récupérée ensuite par les Brivadois mais sur
quel texte fiable peut-on s'appuyer? Une simple légende suffit-elle?
Voilà ce qu'on peut
retenir des textes. Les fouilles ultérieures pourront peut-être nous informer
davantage.
Très vite, la tombe de
saint Julien devient un lieu de pèlerinage. Quelques décennies après, au temps
de l'empereur Maxime (383-388), une dame espagnole vient prier sur la tombe du
martyr pour demander à Dieu, par l'intercession de saint Julien, la délivrance
de son mari détenu prisonnier à Trèves. Afin que sa prière soit plus efficace,
elle promet, si elle est exaucée, de faire édifier un mausolée sur cette
sépulture. Sa demande est exaucée. Pleine de joie et de gratitude, elle
retourne à Brioude pour accomplir son vœu. Elle fait donc ériger un mausolée
qui abritera les restes du saint martyr. Cet épisode est sûr, reconnu même par
les hagiographes hypercritiques.
Malgré la violente
réaction païenne, la petite communauté chrétienne brivadoise, aidée en cela
par le rayonnement spirituel de saint Julien, s'agrandit progressivement. Les
chrétiens venant prier sur la tombe du saint martyr impressionnent le sens
religieux des Brivadois. En outre, cette nouvelle religion, caractérisée par le
monothéisme trinitaire, l'incarnation et la résurrection du Fils de Dieu,
l'amour de Dieu et du prochain, le pardon des injures,... doit les faire
réfléchir profondément. Tout cela additionné les attire insensiblement vers la
Bonne Nouvelle apportée par le Christ. Les conversions se multiplient. "Les
païens, baptisés au nom de la Trinité, brisent les statues qu'ils avaient
adorées et les jettent dans le lac voisin du 'uicus' et du fleuve",
nous apprend Grégoire de Tours.
Parmi les pratiques
païennes alors en usage, figuraient les libations, c'est-à-dire l'offrande
rituelle à leurs idoles de produits liquides (vin, huile) répandus sur le sol
ou sur un autel; le port des amulettes, les incantations, le recours aux
devins,. . .
*
Au Ve siècle, les
conversions sont effectivement nombreuses en Auvergne. Les sanctuaires ruraux
se multiplient. Sidoine Apollinaire, évêque d'Auvergne, passe la belle saison à
les visiter. Le uicus brivadois s'agrandit et se déplace progressivement
vers le nord, autour du mausolée de saint Julien afin de se rapprocher des
restes du saint martyr.
Sa notoriété s'accroît
grâce surtout aux restes de saint Julien. Ainsi, en 456, le corps d'Avitus,
beau-père de Sidoine Apollinaire, riche propriétaire auvergnat, reconnu
empereur en juillet 455 puis assassiné l'année suivante, est inhumé à Brioude
près du tombeau du célèbre martyr. Ce fait, raconté par Grégoire de Tours qui a
vu le tombeau, réputé pour être celui de l'empereur, près de celui du martyr
brivadois, est d'autant plus vraisemblable qu'aucun autre lieu ne revendique
cet honneur.
Dès le début du Ve
siècle, ont commencé les grandes invasions. Le 31 décembre 406, les Barbares
ont franchi le Rhin et se sont déversés sur la Gaule. Les Vandales en
particulier, accompagnés d'Alains, ont suivi la route de Paris, Orléans, Tours,
et sont arrivés à Bordeaux, escaladant les cols pyrénéens d'où ils ont été
chassés par les garnisons romaines, puis ont mis à sac les campagnes environnantes.
En 418, les
Wisigoths se fixent en Aquitaine II, par décision de l'Empire lui-même...
*
Selon l'Histoire
manuscrite, ce sont les Burgondes qui, les premiers, auraient attaqué Brioude,
vers 458. Venant du Vivarais, ils surprennent le uicus, pillent le
mobilier de l'église, retraversent l'Allier et se disposent à passer les
notables au fil de l'épée et à conduire les Brivadois en captivité. Mais
Illidius, chef de la Milice, fond sur les ennemis, "les taille en pièces,
arrache de leurs mains les captifs et le butin, repasse la rivière et rentre
triomphant à Brioude... Seuls, quatre fuyards emportent dans leur pays une
patène et un de ces vases appelés 'anax' (vase en métal précieux). Ils
se partagent la patène et offrent l'anax à Gondebaud, roi de Bourgogne;
mais la reine Caraténès restitue ce vase en argent à l'église de Brioude, en y
ajoutant de riches présents".
Bien que cet
épisode renferme des anachronismes - Gondebaud était mort à Genève, en 516, et
la reine Caraténès, en 506 - et même des erreurs historiques - Illidius, chef
de la Milice, est un personnage bien hypothétique -, il pourrait toutefois
renfermer un fond de vérité.
En effet, les
Burgondes, vaincus par le général romain Aetius, en 436, avaient été
transférés, sept ans après en Spaudia (Savoie) avec Genève pour capitale. Rien
d'étonnant donc qu'ils aient envahi le Brivadois par le Vivarais. En outre, la
toponymie a conservé des traces de leur passage dans cette région: les noms de
lieu, Vergongheon, Vergonge, Vergonzac,... en Brivadois et en Velay, dérivent
de Burgonde.
Depuis la création
de l'Aquitaine, en 27 avant J .C., l'Auvergne, et donc le Brivadois qui en fait
partie, sont inclus dans cette province. Au IVe siècle de notre ère, l'Aquitaine
étant divisée en trois, l'Auvergne est comprise dans l'Aquitaine première dont
la capitale est Bourges.
Après la chute de
l'Empire romain (475), l'Auvergne est incorporée au royaume des Wisigoths. Plus
qu'un changement territorial, cette nouvelle organisation implique la dilution
des structures de la 'république' (res publica), au sens que l'on
donnait alors à ce mot. Cependant, l'Auvergne, restée longtemps fidèle à Rome,
manifestera toujours sa répugnance pour les Wisigoths. "... de toutes les
villes de l'Aquitaine I, la guerre n'a laissé que la ville des Arvernes dans le
parti romain".
La 14e année de son
règne, Euric roi wisigoth (466-484), nomme Victorius, Romain passé au service
de ce roi, gouverneur d'Auvergne; ce dernier administrera cette province
pendant neuf ans (479-488).
En 507, Clovis écrase
les Wisigoths à Vouillé et intègre les trois Aquitaines au royaume franc. Dès
lors, l'Auvergne qui comprend le Brivadois est gouvernée par les Francs, mais
cela n'ira pas sans heurts. L'attitude différente entre l'aristocratie et le
peuple auvergnats durant l'occupation wisigothique est peut-être le facteur
principal de la révolte de l'Auvergne, entre 507 et 533, car l'opposition se
prolongera sous la domination franque.
Si le clergé et le
peuple auvergnats se sont montrés hostiles aux Wisigoths, l'aristocratie, par
contre, semble s'être ralliée plus facilement. A la bataille de Vouillé,
"un très grand nombre d'Arvernes, venus avec Sidoine Apollinaire, leur
évêque, et qui étaient les premiers sénateurs, périssent" avec Alaric.
Dès lors, l'Auvergne
est gouvernée par les Francs, mais l'opposition se prolongera sous la nouvelle
domination.
*
A la mort de Clovis
(511), le partage du royaume, facile à réaliser au nord, s'avère compliqué au
sud de la Loire. Thierry obtient Albi, Rodez, Le Puy, Clermont ainsi que Cahors
et Limoges. Pour conserver l'Auvergne, ce roi doit entreprendre plusieurs
expéditions racontées par Grégoire de Tours. Voici la première.
Plusieurs chefs
arvernes ayant intrigué avec Childebert, roi de Paris, et s'étant révoltés sous
la conduite d'Arcadius, petit-fils de Sidoine Apollinaire, Thierry organise une
expédition de représailles, "dévastant et ravageant tout sur son
passage".
Il s'empare des
faubourgs de Clermont, mais n'ose attaquer la citadelle englobant le groupe
épiscopal, défendue par l'évêque Quintien. Il établit donc son camp.
"Pendant ce temps, l'armée parcourt toute la région, détruit tout,
s'attaque à tout".
Diverses opérations
sont tentées contre les forteresses de Thiers, de Vollore, de Chastel-Marlhac.
Un raid est poussé jusqu'à celle de Brioude qui est prise. "Quelques
soldats parviennent jusqu'à la basilique Saint-Julien, brisent les portes,
enlèvent les serrures, pillent les biens des pauvres qui avaient été
recueillis, et commettent beaucoup d'autres méfaits en ce saint lieu".
Au cours de cette
expédition, "les excès sont tels, que le roi sent qu'il faut mettre des
bornes à la razzia, s'il veut que le pays lui reste acquis moralement: Clermont
est épargnée, avec interdiction de s'attaquer à qui que ce soit dans un rayon
de huit milles (12 km) autour de la ville. Cette grâce royale s'étend aussi à
Brioude à partir du 7e milliaire (10 km)". Mais l'Auvergne est vidée de
"ses richesses, de son or et de ses hommes".
Puis Thierry confie
cette province à Sigivald qui se signale par ses excès. Il "s'empare
notamment avec avidité d'un domaine que Tétradius, évêque de Bourges, avait
légué à la basilique Saint-Julien". Il s'agit de la villa de Boudes,
aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Saint-Germain-Lembron.
Ce duc a sous ses
ordres un autre Franc, Beccon, comte de Clermont, qui abuse également du
pouvoir. Mais la véritable pacification de l'Auvergne va s'opérer grâce à
Théodebert, fils de Thierry, à qui son père a confié l'occupation des provinces
méridionales de l'Aquitaine. Il cherche à satisfaire les aspirations de ses
subordonnés en pratiquant une politique romanisante. Parthenius, son principal
conseiller, descend d'Avitus. Ce diplomate le pousse à remettre en ordre le
système fiscal romain et semble être à l'origine des remises "de tout
tribut dû au fisc par les églises situées en Auvergne".
Cette politique
conciliante est encore accentuée par un synode local à Clermont, le 8 novembre
535. Dans cette assemblée régionale, composée de quinze évêques, se manifeste
un idéal à atteindre: l'indépendance totale du domaine politique dans le choix
des évêques.
Telles sont les
nouvelles structures politiques: l'Auvergne suivra toujours le sort de
l'Aquitaine première.
Au point de vue
chrétien, le Ve siècle a été indiscutablement une époque de progrès, tant
quantitatif avec l'évangélisation des campagnes, que qualitatif avec le
phénomène d'approfondissement religieux dans les milieux déjà christianisés,
ce qui permettra de résister sans difficulté marquée à la domination arienne
des Wisigoths.
A Brioude, selon la
coutume de l'époque, des messes sont régulièrement célébrées sur les restes de
saint Julien. Mais à cause du nombre important de conversions et de pèlerins,
le mausolée ou oratoire primitif (cellula) devient trop petit. Il faut
songer à édifier une basilique plus
vaste, mieux adaptée aux besoins du culte, plus digne de la majesté divine.
.Selon l' Histoire
manuscrite, les matériaux du grand temple dédié à Mars et à Mercure, en partie
détruit par la foudre, sont employés à construire une splendide basilique à la
gloire du saint martyr. Le duc wisigoth Victorius, administrateur des sept provinces
d'Aquitaine, y contribue pour une
grande part: il fait donner au nouvel édifice, écrit Grégoire de Tours, les
colonnes qui l'orneront. Il fondera aussi la basilique des saints Laurent et
Germain à Liziniat (Saint-Germain-Lembron).
Clermont avait aussi
bénéficié de ses largesses.
Mais, Frédégaire
attribue à Euric, roi des Wisigoths (466-484), la construction de la basilique
Saint-Julien de Brioude, ornée de colonnes, la 14e année de son règne,
c'est-à-dire vers l'an 480 (Histor. epitom., ch. 13). Retenons cette date.
Le nouveau
sanctuaire est construit selon le plan basilical et le style antique. Il se
présente sous la forme d'un grand bâtiment rectangulaire trois fois plus long
que large. Il est précédé d'un atrium ou vestibule composé d'une cour carrée,
entièrement découverte et entourée d'un péristyle ou colonnade. Au centre de
l'atrium, on voit une fontaine de forme circulaire ou polygonale.
Après avoir franchi
l'atrium, on pénètre dans la basilique par un porticus ou narthex
intérieur. On aperçoit alors deux rangées de colonnes divisant l'édifice en
trois nefs, dans le sens de la longueur; celle du milieu ou nef principale est
au moins deux fois plus large que les deux autres. Au-delà d'une balustrade à
claire-voie se situe le transept, occupé, dans les basiliques païennes, par les
hommes de loi: avocats, greffiers, huissiers et, dans les basiliques
chrétiennes par l'autel et le clergé. Enfin, à l'extrémité de la nef
principale, se trouve l'abside, ainsi nommée parce qu'elle était formée d'un enfoncement
semi-circulaire, voûtée en forme de coquille. L'ensemble de l'édifice est
couvert par une toiture à charpente apparente.
Selon Grégoire de
Tours, au fond de l'abside, les reliques de saint Julien, placées dans une
châsse, reposent dans un sarcophage couvert d'une table d'autel (sanctum
altare uel ipsum tumulum, cf. Vie de s. Julien, ch. 28). Cet autel-tombeau
est surmonté d'un ciborium, d'où pendent des tentures, et couronné par une
croix dorée, incrustée de pierres précieuses. Il est entouré par une grille
ciselée. Les fidèles déposent des fleurs sur le tombeau.
Le sol est revêtu d'un
pavement, peut-être de briques ou même de marbre, selon la coutume d'époque.
Des fenêtres vitrées éclairent l'intérieur. Une cloche, placée
vraisemblablement dans une tour lanterne, appelle les fidèles à la prière. Lors
d'un orage, rapporte Grégoire de Tours, une boule de feu pénètre dans la
basilique par le trou où passe la corde de la cloche, frappe les colonnes et
ressort par la fenêtre au dessus de la tombe de saint Julien, donc dans
l'abside. Le fait est vraisemblable puisque j'ai trouvé dans certains
registres paroissiaux la mention de personnes foudroyées à l'intérieur de
l'église car elles se trouvaient près de la corde ou câble de la cloche.
Sous le portique,
séjournent les malades, paralytiques, boiteux, aveugles et autres infirmes
implorant Dieu par l'intercession de saint Julien, afin d'obtenir leur
guérison. Ainsi Fédamie, paralysée depuis . dix-huit ans, couchée sur un petit
lit, passe la nuit précédant le dimanche sous le portique, la nuit étant
longue, elle s'endort. A son réveil, elle s'aperçoit qu'elle est guérie.
Anagilde, sourd-muet,
aveugle et de surcroît perclus, ayant passé " une année entière, couché
devant la basilique, est enfin guéri par l'intercession du martyr brivadois.
De cette première
basilique, on peut voir encore quelques pierres taillées où sont gravées
d'intéressantes sculptures mérovingiennes, réutilisées dans les murs de la
crypte actuelle.
*
C'est désormais dans
ce splendide édifice que vont se dérouler les principaux événements religieux
du uicus et des environs. Lors des vigiles du dimanche et des grandes
fêtes (Noël, Pâques,... celle de saint Julien), clercs et fidèles passent la
nuit en prière, chantant des psaumes et des hymnes, écoutant des lectures
tirées des saintes Ecritures et leurs commentaires ou homélies. Le jour venu,
alors que la basilique resplendit de nombreuses et splendides tentures, les
fidèles assistent à la messe, au cours de laquelle est lue la Passion du saint
martyr. La fête se termine par les secondes vêpres ou prière du soir. Ce
jour-là, l'affluence est si grande que la basilique ne peut contenir tout le
monde
Grégoire de Tours nous
fait aussi connaître certains détails de la piété des fidèles: prostration
devant le ciborium, morceaux de cire provenant des cierges ou de poussière
recueillis sur le tombeau du martyr et emportés en guise de reliques. Sur des
fragments importants en marbre blanc de l'autel-tombeau, mis au jour lors de la
réfection du pavement, on peut constater des creux provenant de l'usure
provoquée par cette forme de piété populaire. Les fidèles vouent des animaux à
la basilique à l'exemple des Germains qui avaient leurs animaux sacrés.
Ce sanctuaire
jouira également du droit d'asile - l'autorité civile n'a pas le droit
d'intervenir dans le saint lieu, même pour arrêter un coupable -, droit dont
jouissent encore les églises de nos jours. Vers 525, le roi Thierry organise
une expédition de représailles contre les notables arvernes qui ont intrigué
avec Childebert, roi de Paris. L'armée royale attaque les forteresses de
Thiers, Vollore, Chastel-Marlhac et pousse un raid jusqu'à Brioude. Les
habitants s'enferment alors dans la basilique. A leur arrivée, les soldats
trouvent portes closes. Mais un soldat - ou plutôt un voleur, juge Grégoire de
Tours, "car le larron n'entre pas par la porte" -, brise le vitrage
d'une fenêtre du sanctuaire, pénètre à l'intérieur, se dirige vers les portes
pour les ouvrir. L'armée, violant le droit d'asile, s'engouffre alors à
l'intérieur et se livre au pillage. Quand le roi apprend cette grave violation,
il condamne à mort les principaux coupables.
A mesure que le
nombre de pèlerins isolés augmente, des pèlerinages s'organisent et se
renouvellent à époque régulière. Ainsi, saint GaI, évêque de Clermont
(527-554), oncle de Grégoire de Tours, institue, à l'occasion de la peste qui
sévit en diverses régions de son diocèse et qui menace toute l'Auvergne, une
procession annuelle de Clermont à Brioude. A la mi-carême, les Clermontois
iront donc à pied au tombeau de saint Julien, en chantant et en priant tout au
long des 360 stades (68 km).
Selon l'habitude de
l'époque, la nouvelle Eglise brivadoise va s'organiser sur le modèle de
l'Eglise épiscopale, véritable Eglise-Mère au sens propre (Ecclesia Mater,
Ecclesia senior, Domus major), les autres ne l'étant que par analogie. Or,
l'Eglise épiscopale comporte au moins trois édifices religieux: le baptistère
toujours dédié à saint Jean-Baptiste, où les âmes sont engendrées à la vie
divine; la cathédrale où l'évêque préside les cérémonies liturgiques, assis
sur son siège (cathedra), la basilique ou reliquaire monumental,
renfermant les restes d'un martyr ou d'un saint ou encore des linges (brandea)
ayant touché un corps saint.
Ainsi, au
Puy-en-Velay, l'Eglise-Mère proprement dite ou groupe épiscopal comportait au
VIe s. : le baptistère Saint-Jean-Baptiste près de la cathédrale, la cathédrale
elle-même, déjà dédiée (ou qui le sera) à Notre-Dame; la basilique Saint-Pierre
abritant des linges ayant touché le corps de l'Apôtre, sanctuaire appelé de nos
jours 'Saint-Pierre-leVieux' à cause de son ancienneté; la basilique
Saint-Vosy, aujourd'hui détruite, conservant les restes du premier évêque du
diocèse; la basilique Saint-Georges et, tout près, celle de Saint-Agrève,
sanctuaires où reposaient le corps de deux saints évêque du Velay.
A Brioude,
l'Eglise-Mère brivadoise comprenait: le baptistère Saint-Jean-Baptiste dont la
place Saint-Jean et la statue du Précurseur du Christ rappellent encore
l'emplacement, l'église Notre-Dame dont on a découvert récemment le chevet de
l'édifice du XIIe, et la basilique Saint-Julien, reliquaire
monumental conservant les restes de l'apôtre du Brivadois. Très tôt, d'autres
basiliques vont s'édifier autour de ce noyau chrétien primitif, et en tout
premier lieu, l'église Saint-Pierre, abritant des reliques (brandea) du
chef des Apôtres.
Contrairement à ce que
l'on a cru souvent, l'aristocratie, loin d'être le refuge des traditions
ancestrales dans le domaine de la foi, s'adapta assez vite à la nouvelle
religion et cela par l'intermédiaire des épouses devenues chrétiennes qui
convertissaient leur mari. La conversion de
Clovis par Clotilde est un exemple typique. Selon toute vraisemblance,
la haute aristocratie des royaumes francs du VIe siècle était presque
exclusivement chrétienne dans le sens de l'acceptation du Dieu des chrétiens
comme seul Seigneur dans les cieux.
A mesure que progresse
le christianisme, les grands propriétaires terriens édifient des oratoires au
centre de leur uilla, oratoires qui seront à l'origine des paroisses
dès le Ve siècle.
Déjà, à la fin du
IVe siècle, saint Jean Chrysostome exhortait les grands propriétaires à
construire des églises dans leur domaine, à les doter "de la somme
nécessaire à l'entretien d'un prêtre, d'un diacre, de toute la hiérarchie
indispensable".
A partir du IVe
siècle, ces sanctuaires commencent à se multiplier en Gaule, non seulement dans
les uici mais aussi dans les grands domaines aristocratiques (uillœ).
Saint Martin et ses missionnaires contribueront à la christianisation des
campagnes.
Le concile de Clermont
(541) mentionne expressément des églises établies dans des domaines de riches
propriétaires (potentes) et il est probable que plusieurs des plus
anciennes églises ont cette origine". Nous savons fort bien que le duc
Victorius contribua pour une grande part à l'édification de la première
basilique Saint-Julien, appelée pour ce motif' basilique de Victorius'.
*
Une telle fondation
comporte des avantages, car les fondateurs se considèrent comme propriétaires
des édifices sacrés bâtis sur leurs terres et à leurs frais. Parmi ces
avantages, que les évêques peuvent difficilement refuser, figure le droit de
sépulture ou droit d'être inhumé tout près du sanctuaire et même à
l'intérieur, 'ad sanctos', y compris dans le chœur; les seigneurs
justiciers possèdent aussi cet avantage. Ce droit s'étendra même aux membres de
leur famille et à leurs successeurs. Les ducs d'Aquitaine et les comtes
d'Auvergne, successeurs de Victorius posséderont donc ce privilège.
Pour ce motif,
Guillaume le Pieux sera inhumé en la basilique Saint-Julien.
D'autres avantages
sont encore réservés aux fondateurs et notamment celui de présentation et de
nomination, consistant en la faculté de désigner ou de présenter un
ecclésiastique (chapelain, curé, prieur, abbé,...) à la tête du clergé
desservant; l'institution canonique ou approbation, après vérification de la
capacité du candidat, étant toutefois réservée à l'évêque du diocèse.
Bien intentionnée à
l'origine, cette institution va devenir source de nombreux abus. Le laïc
possédant le droit de nomination ne choisit pas toujours son candidat, hélas! en
fonction de sa vertu et de ses aptitudes pastorales. Assez souvent, il profite
de son privilège pour désigner un membre de sa famille, un protégé, un ami,...
Parfois même, il vend ce droit au plus offrant. C'est pourquoi les papes
lutteront énergiquement pour tenter de réserver à l'évêque les nominations ecclésiastiques
mais, sans y parvenir. La hiérarchie encouragera les fondateurs à céder leur
droit aux évêques, aux abbayes, aux prieurés.
*
A Brioude, les ducs
d'Aquitaine et comtes d'Auvergne, vraisemblablement par suite de leurs hautes
fonctions civiles, posséderont longtemps ce droit de collation. Pour ce motif,
ils porteront même le titre purement honorifique d'abbés de Brioude.
Ce sera seulement, en
1342, que le pape Clément VI supprimera définitivement l'abbatiat. Ainsi se
terminera l'emprise séculière sur le clergé brivadois.
Dès l'origine du
christianisme, la vie commune est vécue par le collège apostolique: le Christ
a, durant toute sa vie publique, pratiqué la vie commune avec ses apôtres.
Ceux-ci, du vivant même de leur Maître, sont envoyés en mission deux par deux.
Dans la communauté de
Jérusalem, où les premiers chrétiens mettaient tout en commun, les Apôtres,
qui ont manifestement inspiré cette pratique, doivent donner l'exemple de la
vie commune.
En Egypte, les clercs
de l'évêché de Rhinocolure, "ont maison et table commune, tout en
commun". Eusèbe de Verceil (340-370) vit en communauté avec le clergé de
son église cathédrale. A Hippone, dans sa maison épiscopale, saint Augustin
(354-430) organise avec ses clercs une communauté fraternelle et leur donne un
règlement de vie. Il trouve des imitateurs non seulement parmi les évêques
d'Afrique mais au-delà.
Ordonné évêque de
Tours, saint Martin (372-397) ne change pas son genre de vie. Il groupe autour
de lui, près de son église cathédrale, comme il avait fait auparavant à Ligugé,
des compagnons désireux de vivre en hommes de prière, puis fonde, non loin de
sa ville épiscopale le monastère de Marmoutier, dans l'intention de faire de
ses moines des missionnaires capables d'évangéliser la Gaule. Point de règle en
forme, sinon quelque règlement de vie commune. Ses tournées missionnaires
aboutissent à l'organisation des premières paroisses rurales et à la création
de nombreux monastères.
Le concile de Tolède
(531) nous apprend, que dans une partie au moins de l'Espagne, l'évêque mène la
vie commune avec ses clercs. En juillet 60l, le pape saint Grégoire le Grand
recommande la vie commune à saint Augustin de Cantorbéry: "Parce que votre
fraternité est instruite des règles monastiques, lui écrit-il, elle ne doit
pas vivre séparée de ses clercs. Dans cette Eglise d'Angleterre que Dieu vient
d'appeler à la foi, il vous faut établir ce genre de vie qui fut celui de nos
pères dans les communautés de l'Eglise naissante: aucun d'eux n'appelait sien
ce qu'il possédait; mais tout leur était commun";
La vie commune que
recommande le pape Grégoire se pratique couramment en Gaule, au VIle siècle,
parmi les clercs des églises cathédrales: "La plupart des prêtres et des
diacres, voire certains clercs inférieurs demeurent habituellement dans la même
maison que l'évêque. C'est la 'maison ecclésiastique' attenant à la
cathédrale". Ainsi voit-on, Aymeric, évêque de Clermont, résider dans la
maison capitulaire, l'année même où il donne l'Eglise d'Auzon à l'abbaye de La
Chaise-Dieu (1117) .Cette habitude de vie commune, pratiquée d'abord par le
clergé des cathédrales, va se communiquer à celui de nombreuses paroisses qui
comptent un certain nombre de clercs, qu'elles soient urbaines ou rurales. Dès
lors, on distinguera le Chapitre cathédral du Chapitre collégial, l'un et
l'autre composés de clercs appelés chanoines, qui ne sont pas des moines, même
s'ils sont dirigés par un abbé. Tel semble être le cas pour le clergé
desservant les divers sanctuaires brivadois et chargé également du soin des
âmes (cura animarum). Ici, l'habitude de la vie commune, associée au
souci pastoral et à la louange divine aboutira à la constitution du Chapitre
Saint-Julien à Brioude, du Chapitre Saint-Laurent à Auzon, du Chapitre
Saint-Germain à Saint-Germain-Lembron,...
Grégoire de Tours
parle explicitement du 'monastère' (monasterium) brivadois, d'un moine (monachus)
du lieu. Ces termes nous indiquent donc que les clercs brivadois mènent la vie
commune, mais il n'est pas possible de préciser davantage. Les clercs de
Saint-Julien suivent-ils la règle des moines - celle de saint Martin ou celle
de saint Augustin ?.. - ou alors celle des chanoines? Dom Mabillon reconnaît
humblement ne pas pouvoir l'indiquer de façon certaine. Personnellement, étant
donné que les documents ne mentionnent aucun sanctuaire en ce lieu dédié à
saint Martin ou à saint Augustin, je pencherais plutôt vers une communauté
canoniale et cela, d'autant plus, que le Cartulaire en parle dès le IXe siècle.
Arrêtons-nous un
instant sur le terme 'chanoine'.
Au sens étymologique,
ce mot désigne le clerc qui est inscrit au canon, c'est-à-dire sur la liste,
le catalogue, le registre ou la matricule d'une Eglise. Ce terme est utilisé au
moins dès le concile d'Antioche (332).
Vers la fin du VIe
siècle, le chanoine (canonicus) est celui qui mène une vie commune avec
l'évêque dans la cité épiscopale ou avec le curé dans la paroisse. Bien que les
chanoines se distinguent des moines, la maison où ils vivent prend même
l'appellation de 'monastère' (monasterium). Les toponymes Monistrol, en
France ou en Espagne, pourraient rappeler cette ancienne institution.
Au milieu du VIlle
siècle, saint Chrodegang, évêque de Metz, rédige une règle pour ses chanoines
afin de parer au relâchement qui règne dans son clergé. Cette règle est bientôt
adoptée par beaucoup d'Eglises.
Les chanoines vivent
en commun, et la clôture de leur résidence est presque aussi stricte que celle
des moines; ils ont réfectoire et dortoir communs; leur office est sensiblement
celui des moines.
En 816, le concile
d'Aix-Ia-Chapelle promulgue une nouvelle règle développant celle de Chrodegang,
dans le but de rendre uniformes des lois pour tout l'Empire.
Mais d'aucuns trouvent
difficile de concilier ce nouveau règlement avec les exigences du ministère
pastoral. Un relâchement général s'ensuit. Les chanoines qui, malgré tout,
restent fidèles à la règle de 816, sont alors appelés chanoines réguliers, pour
les distinguer des autres, les chanoines séculiers.
Pour éviter tout abus
dans la conduite des gens d'Eglise, un capitulaire de 802 prescrit une enquête
sur leur science, la manière d'administrer les sacrements et célébrer l'office
divin, mais "avant tout sur leur manière de vivre, [d'observer) leur
chasteté, et sur la façon dont ils donnent l'exemple au peuple chrétien".
Nombreux sont les textes relatifs à la bonne conduite du clergé. La vie commune
serait d'un grand secours pour le maintien d'une discipline exacte. Il
faudrait, estime l'empereur Charlemagne, que la pratique de la vie commune se
généralise et s'étende même aux paroisses rurales, afin que les prêtres mènent
la "vie canonique" avec les clercs inférieurs.
L'une des premières
fonctions du Chapitre Saint-Julien est la louange divine: rendre à Dieu un
culte plus solennel, notamment par le chant de l'office à heures régulières ou
heures canoniales - matines, laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres et
complies - et la célébration quotidienne de la messe.
Parmi ses autres
devoirs, il doit garder le saint sacrement dont il possède une clef, tout en
remettant une autre au curé; veiller à l'observation des lois liturgiques au
cours des cérémonies accomplies par le curé ou ses vicaires; avoir soin de
l'église, gérer ses biens et faire un bon usage des legs pieux.
*
Un autre rôle très
important du Chapitre est de s'occuper de l'enseignement.
A côté des écoles
monastiques ou claustrales, qui se développent au VIe siècle parallèlement aux
écoles épiscopales ou cathédrales, dont le but des unes et des autres est
l'instruction et la formation des futurs clercs, existent les écoles de
charité, apparues dès le Ille siècle. Celles-ci seront à l'origine des petites
écoles, fondement de la formation élémentaire. Basé sur la transmission de la
connaissance des textes sacrés, l'enseignement chrétien dispense aux clercs
l'acquisition de la lecture, de l'écriture et du calcul, et s'élargit
progressivement aux élèves non destinés à la cléricature. Le 2e concile
régional de Vaison (529) fait obligation à tous les prêtres, chargés de
paroisse, d'ouvrir des écoles canoniales ou collégiales, et les capitulaires de
Charlemagne, recommanderont aux évêchés et aux monastères d'enseigner les
psaumes, le chant, le comput, la grammaire.
Dans le diocèse de
Clermont dont Brioude fera partie jusqu'en 1317, citons notamment pour mémoire,
outre l'école Saint-Julien de Brioude, l'école Saint-Sirénat de Billom qui
deviendra Université à l'époque carolingienne, celle d'Issoire que fréquentera,
vers l'an 600, saint Préjet, natif de Vézezoux,. . .
Comme nous le verrons
plus loin, l'école brivadoise prendra davantage d'importance à l'époque
carolingienne sous l'impulsion de Charlemagne.
Parmi les clercs
brivadois menant la vie commune, certains se consacrent tout spécialement aux
tâches pastorales. Ce groupe est dirigé par le curé ou recteur.
Nous connaissons l'un
des premiers curés ou recteurs de la basilique Saint-Julien: il s'appelle
Publianus, est chef du presbyterium brivadois et passe une grande partie
de la journée dans ce sanctuaire. Homme vraiment pieux, avant de guérir un
aveugle qui le supplie de faire le signe de la croix sur ses yeux malades, il
se prosterne d'abord devant le tombeau de saint Julien et implore le secours du
martyr par une longue prière.
Comme le mot
l'indique, le curé a principalement pour rôle le soin des âmes (cura
animarum). Cette responsabilité est un devoir pastoral et paternel.
De cette charge
découlent plusieurs obligations. Elles consistent notamment à organiser le
service paroissial et pastoral, assister les pauvres, prendre soin des malades,
assurer l'hospitalité.
Voyons de plus près
ces diverses obligations.
*
Service paroissial
et pastoral - Le curé, qui a charge
d'âmes, doit organiser le service paroissial, prendre les mesures pratiques nécessaires
pour l'ordre et la bonne marche de la paroisse, de concert avec les clercs
séculiers sur place. Avec ses subalternes, il s'occupe tout particulièrement de
l'exercice du culte, préside les offices liturgiques, administre les
sacrements, entend les confessions et absout, dans les limites de sa paroisse,
même les étrangers - les confessions ne se généraliseront qu'au VIle siècle, avec
l'arrivée des moines irlandais -, fait progresser les fidèles dans les
connaissances religieuses par l'enseignement catéchétique approprié, les prônes
et homélies, réprime les abus, encourage les habitudes chrétiennes,... En un
mot, il s'occupe, avec zèle, dévouement et charité, du service paroissial et
pastoral. Mais d'autres fonctions lui incombent.
*
Plus tard, Charlemagne
demandera aux responsables des Eglises d'entretenir les clercs, restaurer les
sanctuaires, nourrir les pauvres et les pèlerins (vagi), assumer la
charge de l'enseignement public.
*
Assister les
pauvres, prendre soin des malades (hôpitaux) - Le rôle social du curé ne se limite pas uniquement aux tâches
pastorales. Il doit encore assister les pauvres et les mendiants de sa
paroisse, prévoir pour eux un budget spécial chaque année, afin de venir en
aide aux nécessiteux.
A Brioude, les pauvres
sont inscrits sur un registre appelé matricule. Dans cette liste sont recensés
les pauvres, dits 'matriculaires', qui sont nourris, logés, employés par le
clergé d'une église ou d'un monastère. Grégoire de Tours évoque l'existence de
la matricule brivadoise: un père de famille, écrit-il, étant venu à Brioude
pour obtenir auprès de saint Julien la guérison de sa fille devenue presque
aveugle, suite à une maladie des yeux, fait distribuer un repas aux pauvres de
ce lieu inscrits sur la matricule. Pendant que ces derniers sont à table, la
jeune fille supplie son entourage de la conduire auprès de l'autel-tombeau du
saint martyr. Avant même de s'être prosternée sur le sol et d'avoir prié, elle
se trouve guérie. Son père, ravi de joie, la ramène à la maison.
Parmi les nécessiteux,
les malades et notamment tous ceux qui souffrent doivent attirer
particulièrement l'attention du curé. Ainsi, avons-nous déjà vu le recteur
Publianus guérir un aveugle qui le suppliait.
Bien des conciles,
depuis celui d'Orléans, en 511, ont fait un devoir aux évêques d'assurer
nourriture et logement aux pauvres et aux malades de leur diocèse, de même
qu'aux voyageurs. Ainsi, "au VIe siècle et dans la première partie du
VIle, les évêques et quelques laïcs ont ébauché le premier équipement
hospitalier de la France". Selon les documents, le premier hôpital
mentionné est fondé par saint Césaire d'Arles (503-543), le second, à Clermont,
par l'évêque saint Préjet (665676).
A l'exemple des
évêques, les curés se font un devoir de prendre soin des malades. Certains
d'entre eux, notamment ceux des paroisses importantes, fondent ou entretiennent
un hôpital, où les malades sont logés, nourris et soignés gratuitement. Brioude
possédera son hôpital.
Grâce à la charte 339
du 4 juin 825, nous savons pertinemment que la basilique Saint-Julien se
situait dans le uicus, près du castrum Victoriacum ("ecclesiam
ubi sanctus Iulianus martyr corpore requiescit. quae est constructa in uico
Briuatensi, non procul a castro Victoriaco"). Primitivement, seule la
résidence comtale devait être ainsi désignée mais, très vite cette appellation
s'étendit à l'ensemble fortifié.
Comme le nom
l'indique, le comte Victorius, après avoir contribué à l'édification de la
basilique Saint-Julien, entoure d'une enceinte fortifiée ce sanctuaire ainsi
que l'ensemble des bâtiments ecclésiastiques et la résidence ducale ou comtale
- luxueuse uilla urbana, près de la nécropole septentrionale qui prendra
par la suite le nom de 'comtalia' - car après la chute de l'Empire, les
temps ne sont pas sûrs.
Au siècle suivant,
l'église Notre-Dame sera élevée à l'intérieur de cet ensemble fortifié qui
deviendra progressivement le noyau de la nouvelle agglomération.
En 817, un document
tiré du Cartulaire mentionne expressément "l'Eglise de saint Julien,
martyr, sise au 'Castrum Victoriacum' et dirigée par l'abbé
Ferréol" (ch. n° 252). Par Eglise, avec une majuscule, il faut entendre
ici non seulement le sanctuaire lui-même mais encore l'ensemble des bâtiments
ecclésiastiques.
Un autre document du
Cartulaire, non daté mais antérieur à l'an mille, mentionne également de façon
explicite "l'enceinte (castellum : fortification érigée autour
d'une abbaye) qui entoure l'église" (ch. n° 20).
Le castrum
Victoriacum fut reconstruit à l'époque carolingienne en même temps que la
basilique incendiée.
Les substructions de
cette enceinte existent encore dans les caves; elles sont imposantes, mesurant
jusqu'à 3,50 m par endroits. On y remarque même, au niveau du sous-sol, un
spectaculaire puits circulaire en appareil régulier et polychrome, ouvrant sur
l'intérieur. Au début du XXe siècle, M. Feuillarade, architecte en a dressé les
plans, de façon précise et très exacte.
*
Malgré ces documents
irréfutables, son emplacement a été contesté bien à la légère, au cours du XXe
siècle. On a même pris les substructions d'un ancien puits de mine
fonctionnant encore au début du siècle près de Rilhac, pour les vestiges du Castrum
Victoriacum !...
Et pourtant déjà, à la
fin du siècle dernier, un érudit, qui publiait dans l'Abeille brivadoise
d'intéressants articles sur le Chapitre Saint-Julien, écrivait dans ce même
journal: "ce fort s'élevait sur le terrain où sont notre hôtel de ville et
ses dépendances". Cet emplacement était exact mais un peu restreint.
En 1907, deux éminents
archivistes, Auguste Chassaing et Antoine Jacotin, écrivaient à leur tour dans
le précieux Dictionnaire topographique du département de la Haute-Loire: '''Castrum
Victoriacum', château édifié sur l'emplacement qu'occupe actuellement
l'hôtel de ville de Brioude". Les contestataires auraient été bien
inspirés de consulter cet ouvrage indispensable, avant de publier des inepties!
La tradition
relativement récente de l'Eglise Saint-Julien nous apprend l'existence, dès le
Ve siècle, d'une Milice brivadoise d'un genre spécial:
" Plusieurs
seigneurs d'Auvergne, lit-on dans l'Histoire manuscrite, s'établirent à
Brioude... pour protéger le grand nombre de pèlerins qui se rendaient de tous
les pays en dévotion au tombeau du saint martyr et qui couraient le risque de
périr ou d'être volés, traversant une vaste et immense forêt avant d'y arriver,
et enfin pour combattre plusieurs autres ennemis qui faisaient des irruptions
dans l'Etat et qui venaient aussi dévaster le pays de Brioude,...
Ces nobles et
valeureux guerriers, au nombre de 80, furent dotés et stipendiés du patrimoine
de l'Eglise ainsi qu'il était d'usage et de règle dans les anciennes
basiliques, qui toujours avaient [eu] des protecteurs... "
Ces valeureux
défenseurs du tombeau de saint Julien" s'étaient fait des lois et des
statuts entre eux et, pour être aussi reconnus de tout le monde, ils portaient
une médaille suspendue au col par un ruban noir. Ils avaient leur sceau
particulier représentant quatre chevaliers armés de toutes pièces, montés sur
un même cheval, autour duquel sceau était l'inscription «sigillum militum
Briuatensium»,... duquel ils firent usage pendant plusieurs siècles...
Enfin, la religion
chrétienne plus affermie, les troubles de l'Etat devenus aussi plus
tranquilles, les ennemis dissipés, leurs descentes et leurs irruptions n'étant
plus aussi fréquentes, les anciens documents de l'Eglise de Brioude nous
apprennent que ces 80 chevaliers, qui possédaient une grande partie du
patrimoine de cette basilique, furent commués par les souverains pontifes, en
un nombre égal de chanoines nobles... "
*
Faut-il prendre ce
texte au pied de la lettre? - Il ne semble pas.
Ni le Cartulaire de
Brioude, ni les documents anciens n'évoquent l'existence de pareille
institution. Grégoire de Tours, qui connaissait bien Brioude pour y avoir été
en pèlerinage à pieds, ne parle jamais de cette prétendue Milice
Le savant bénédictin
dom Mabillon, évoquant les démêlés de Gallus, évêque de Clermont, et de Félix,
abbé de Brioude (v. 649), en profite pour rappeler brièvement les origines de
l'Eglise Saint-Julien. Il avoue humblement ne pouvoir préciser avec certitude
la nature exacte (chanoines ou moines) et la composition de la communauté brivadoise
sous l'obédience, au moins théorique, d'un abbé. Mais il ne fait aucune
allusion à la Milice.
On pourrait
invoquer d'autres motifs contre l'existence de cette prétendue Milice.
Contentons-nous de remarquer que le sceau dont il a été ci-dessus question,
représentant "quatre chevaliers armés de toutes pièces, la lance en arrêt,
galopant à gauche", sur lequel on peut lire l'inscription:
" SIGILLUM :
PACIS : MIL/TV: BRIVATENEVM'"
ne figure sur aucune
charte, n'a jamais servi ni à la Milice Saint-Julien, ni au Chapitre, et
s'avère être plus récent qu'on ne pense. Il a trait à une institution se rattachant
à la confrérie des Capuchonnés. Cette confrérie, fondée par un artisan
auvergnat, le charpentier Durand Delort, prit naissance au Puy vers la
Saint-André 1182 et eut pour but le rétablissement de la paix par la
destruction des Routiers qui désolaient alors la France.
Ce sceau serait donc
celui d'une confédération des chevaliers brivadois ligués contre les
Capuchonnés ou contre les Routiers. A son sujet, les chroniques locales sont
muettes. Mais cette confédération ne peut être assimilée à la prétendue Milice
Saint-Julien antérieure au IXe siècle.
En somme, l'idée
d'hommes d'armes mués en chanoines ne peut être retenue. Il s'agit d'une
confusion regrettable, vraisemblablement intentionnelle, ayant pour but de
justifier la noblesse du Chapitre, et ne remontant qu'à l'époque (v. XVIe 5.)
où les chanoines voulaient s'attribuer le titre purement honorifique et indu
de 'comtes'.
La politique de fusion
entre Romains et Francs, pratiquée intelligemment par Théodebert puis par
Thibaud, est abandonnée par Clothaire qui confie l'Aquitaine à son fils Chramm,
en lui ordonnant de résider à Clermont et de mater cette région turbulente.
Ce nouveau gouverneur
provincial pratique une politique très personnelle et cherche à se créer un
parti de fidèles; "Ne s'étant entouré que de personnes de basse condition,
versatiles de par leur jeune âge, affirme Grégoire de Tours, il n'affectionne
qu'elles, au point de suivre leurs conseils, et leur ordonne par des préceptes
d'enlever de force des filles de sénateurs". Acte immoral, bien sûr, mais
aussi politique: en enlevant aux futurs maris les terres de ces jeunes et
riches héritières, il dépouille les grands propriétaires nobles et implante en
même temps en Aquitaine un parti de fidèles richement dotés et alliés aux plus
grandes familles.
"De plus, il
destitue le comte de Clermont Firmin pour donner sa place à l'un de ses
protégés, Saluste, fils d'Evodius, apparenté à l'ancien comte Hortensius. Il n
'hésite pas à violer le droit d'asile de la basilique Saint-Julien de Brioude
pour en expulser Firmin et Césarie, sa belle-mère, et confisquer ensuite tous
leurs biens".
Voici comment l'évêque
de Tours raconte le fait:
"Firmin se
réfugia à l'église avec sa belle-mère. On était alors en carême et l'évêque
Cautin (554-571) se disposait à aller dans la paroisse de Brioude en
psalmodiant, selon le rite institué par saint Gall,... L'évêque sortit donc de
la ville, versant d'abondantes larmes, craignant qu'il ne lui arrivât quelque
malheur en chemin, car le roi Chramm lui-même l'avait menacé. Pendant qu'il
était en route, le roi dépêcha Immachaire et Scapthaire, les premiers de sa
suite, en leur disant: «Allez et faites sortir de force de l'église Firmin et
Césarie, sa belle-mère». Tandis que l'évêque s'éloignait avec le chœur des
chantres,... les envoyés de Chramm pénétrèrent dans l'église et tentèrent de
persuader Firmin et Césarie, par des propos mensongers.
Après avoir longtemps
parlé de choses et d'autres en déambulant à travers l'église, alors que les
réfugiés écoutaient avec attention ce qui se disait, ils s'approchèrent des
portes de l'édifice sacré, qu'on avait ouvertes. A ce moment, Immachaire,
saisissant dans ses bras Firmin, Scapthaire et Césarie, les poussèrent hors de
l'église où des esclaves apostés s'emparèrent d'eux. On les dirigea aussitôt
vers l'exil.
Mais, le lendemain,
tandis que leurs gardes dormaient profondément, se sentant libres, ils se
réfugièrent à la basilique du bienheureux Julien et échappèrent ainsi à l'exil.
Toutefois, leurs biens furent confisqués. Quant à l'évêque Cautin, comme il
redoutait d'être à son tour violenté et qu'il avait près de lui un cheval sellé
pendant qu'il poursuivait son chemin, il vit venir à sa rencontre des
cavaliers.
«Malheur à moi! s'écria-t-il;
voilà des gens que Chramm a dépêchés pour s'emparer de moi». Grimpant donc sur
le cheval et abandonnant son cortège, il poussa sa monture des deux éperons et
galopa seul jusqu'au portique de la basilique Saint-Julien où il parvint
presque inanimé" .
Bien que ce texte ne
soit pas aussi explicite que nous le souhaiterions, nous y trouvons plusieurs
détails concernant la basilique Saint-Julien: la procession de la ville de
Clermont au tombeau du martyr brivadois, cérémonie qui se déroulait en carême,
à pieds, au chant des psaumes, tout au long des 360 stades (68 km); le droit
d'asile accordé à ce saint lieu; le portique à colonnades dû à la générosité du
comte Victorius.
*
Devant la politique
personnelle de Chramm se constituent sans doute deux partis parmi
l'aristocratie sénatoriale: certains le poussent sur la pente de la révolte et
de l'indépendance, d'autres essaient de le dissuader. Cette situation aboutit
vraisemblablement à un complot aristocratique, en 556, pour échapper à la
puissance franque et créer un royaume d'Aquitaine. Ce complot local se double
d'un complot avec Childebert. En effet, Chramm conclut un traité secret avec ce
dernier contre son propre père et cela pour conquérir son indépendance. Il
établit sa résidence à Poitiers, revient à Limoges et s'empare du pays
parcouru.
Clotaire réagit en
envoyant deux de ses fils contre Chramm, mais celui-ci évite le combat en leur
annonçant mensongèrement la mort de leur père. La ruse réussit et permet à
Chramm de s'emparer de Châlon. Par contre, la mort de Childebert, en 558, brise
net la consolidation du royaume.
Peu de temps après,
Chramm sera battu, "fait prisonnier, ligoté et enfermé avec sa femme et
ses filles dans une chaumière, quelque part dans le Vannetais. Le père fait
alors étrangler son fils avec un mouchoir puis ordonne de mettre le feu à
l'habitation". Désormais, le royaume en son entier est aux mains de
Clotaire.
A l'époque mérovingienne,
Brioude prend davantage d'importance, due sans doute à l'affluence des
pèlerins. A ses fonctions rurales, commerciales, artisanales, religieuses qui
se développent, viennent s'en ajouter d'autres. Un ou peut-être plusieurs
ateliers monétaires s'y installent.
Les numéraires
impériaux tendant à disparaître, des monnaies mérovingiennes, triens d'or ou
tiers de sou, sont frappées dans des ateliers francs. Quand la frappe échappe à
l'autorité royale, divers ateliers se multiplient. L'Auvergne a les siens dont
la production se reconnaît aux lettres AR frappées au revers.
On conserve
aujourd'hui plusieurs monnaies de cette époque portant le nom de uicus
Briuatensis. Elles sont toutes en or. Certaines pourraient avoir été
frappées à Brive (Corrèze), dont le toponyme est de même origine, mais d'autres
sont typiquement brivadoises, car la légende AR figure au revers. Quelques
unes sont frappées au nom de l'Eglise Saint-Julien. Ainsi pouvons-nous
connaître le nom de plusieurs monétaires brivadois : Framulenus, Preserius,
Audiricus, Manulfus, Faustinus, Ursius, Moderatus, Senoaldus,...
Plus tardivement, à la
fin du dernier quart du VIle siècle et au cours du VIlle, des deniers d'argent
mérovingiens sortent des ateliers brivadois. Il est même possible d'attribuer
à Brioude une pièce de Charles le Chauve portant la légende BRIVIO VICI,
conservée à la bibliothèque nationale.
Mais le monnayage
brivadois dont on conserve le plus grand nombre de spécimens est sans conteste
celui émis au nom de Guillaume le Pieux, abbé de Brioude (893-917). C'est l'un
des premiers monnayages indépendants de la Francie occidentale, datant du début
du Xe siècle. Certaines de ces productions ont été retrouvées jusqu'en Hongrie.
Prospère à cette époque, ce monnayage cesse par la suite, peut-être après avoir
connu plusieurs interruptions.
Dans le livre de
Grégoire de Tours, dédié à la gloire du martyr Julien, nous remarquons
certains récits anecdotiques concernant les Brivadois.
A l'époque
mérovingienne, on pratique la transhumance. A la belle saison, sur les pentes
boisées et montueuses du Cézalier, un berger garde les troupeaux de brebis
appartenant au clergé de la basilique.
Des rixes peuvent
survenir. Un homme, au cours d'une violente bagarre qu'il a provoquée, perd un
œil. Son adversaire fuit immédiatement dans la basilique pour profiter du
droit d'asile.
Des querelles peuvent
surgir même au cours de cérémonies religieuses. Ainsi, un jour que les païens
célèbrent leur liturgie dans le temple où on adore les statues de Mars et
Mercure, s'élève une querelle entre deux jeunes gens. L'un d'eux tire son épée
pour tuer l'autre. Celui-ci, voyant qu'il n'a aucune grâce à attendre et qu'il
n'est pas protégé par les idoles, court se mettre à l'abri dans le mausolée de
saint Julien.
Des vols se
commettent. Un pauvre homme très religieux, étant venu à la fête de saint
Julien, attache son cheval puis pénètre dans la basilique dédiée au saint
martyr. Là, il assiste debout et immobile aux cérémonies de la vigile, et passe
la nuit en prière au milieu des fidèles. Quand paraît le jour, il retourne à
l'endroit où il avait laissé son cheval mais, déception, il ne le trouve pas.
Il parcourt la ville, sans succès. Deux jours après, il revient encore sur ses
pas et s'enquiert auprès des habitants, sans pouvoir recueillir le moindre
renseignement. Il entre alors dans la basilique pour prier. En sortant, il voit
de loin un homme qui tenait son cheval. Il s'approche, l'interroge pour
connaître son identité, savoir d'où il vient, depuis quand il a ce cheval?.. Il
apprend alors que celui-ci a trouvé ce cheval abandonné pendant qu'il priait.
Autre fait analogue:
au cours de la vigile d'une fête, quelqu'un vole le cheval d'un homme venu à
l'occasion d'une solennité. Il enfourche la monture et part chez lui. Alors que
le jour commence à poindre, se croyant près d'arriver, il s'aperçoit qu'il a
tourné en rond pendant la nuit. Pris de remords, craignant alors que son vol ne
soit connu, il ramène discrètement le cheval à l'endroit où il l'avait pris.
De tout temps, la
cupidité a entraîné des gens au vol. Le jour de la fête de saint Julien, un
homme du peuple reste en admiration devant le nombre et la beauté des tentures
dont resplendit la basilique. La convoitise s'empare de lui. Tandis que les
fidèles sortent après la prière du soir, il se cache dans un coin de la
basilique et, lorsque tout est rentré dans le silence nocturne et que la nuit
noire enveloppe la ville, il sort de sa cachette, court vers la grille
entourant le ciborium, arrache la croix incrustée de pierres précieuses, la
jette à terre, détache les tentures recouvrant les murs, en fait un paquet
qu'il met sur ses épaules, prend la croix à la main et regagne sa cachette, en
attendant que le gardien ouvre le sanctuaire, puis s'endort. Mais, au milieu de
la nuit, les gardiens, en faisant leur ronde, aperçoivent dans un angle le
reflet éclatant d'une pierre précieuse de la croix. Intrigués par cette lumière
insolite, un cierge à la main, ils découvrent le coupable couché sur les
objets volés. Ils le mettent aussitôt en garde à vue jusqu'au matin. Le jour
venu, il avoue sa faute, disant s'être endormi de lassitude après avoir fait
de multiples fois le tour du sanctuaire avec son fardeau, sans pouvoir trouver
une issue pour en sortir.
Un pâtre nommé Ingenuus,
mais ingénu de nom seulement, ironise Grégoire de Tours, se laissant dominer
par la cupidité, convoite les terres de la basilique et finit même par s'en
emparer. Quelques clercs sont envoyés auprès de lui pour lui faire remarquer
son vol. Mais le pâtre ne veut rien entendre. Tout au contraire, il retourne
son arme contre eux et les fait fuir à coups de flèches.
Un jour de la fête
de saint Julien, l'affluence est tellement grande qu'un clerc venu de Limoges
ne peut ni s'approcher du tombeau du martyr, ni même pénétrer dans le
sanctuaire.
La fontaine
Saint-Julien opère de nombreuses guérisons. Souvent les aveugles, après en
avoir humecté leurs yeux, recouvrent la vue. Quiconque est atteint d'une grave
maladie guérit après avoir bu de l'eau de cette source. Pour obtenir la
guérison, les malades puisent de l'eau, se lavent le visage, s'arrosent la
tête, en remplissent des fioles pour la faire bénir.
Au temps de l'évêque
Cautin (553-572), une épidémie de peste inguinale ou peste bubonique,
caractérisée par l'apparition de gros ganglions indurés à l'aine, au cou, dans
les creux axillaires, sévit en Auvergne. Elle s'accompagne de fièvre
persistante, de confusion ou délire et aboutit à la mort.
Un habitant aisé de
Reims avait fait construire, dans les faubourgs de la ville une basilique en
l'honneur de saint Julien. L'édifice terminé, il se rend à Brioude, demande
pieusement au clergé brivadois des reliques du saint martyr. En ayant obtenu,
il s'en retourne en chantant des psaumes et louant Dieu. Sur le chemin du
retour, les reliques de saint Julien opèrent des miracles, délivrant notamment
un possédé du démon. Arrivé à Reims, il met la châsse du saint dans la
basilique qui lui est dédiée. Cette église persistera jusqu'à la Révolution.
Elle est complètement détruite aujourd'hui.
Une dame des environs
de Saintes (Charente-Maritime), nommée Victorine, issue de noble race, fait
construire au centre de sa uilla une basilique dédiée à saint Julien.
Elle y met des reliques du saint martyr. Un certain jour, une femme, aveugle de
naissance, arrive en ce lieu, pénètre dans le sanctuaire et se met en prière,
trois jours durant. Le troisième jour, fête de saint Jean-Baptiste, au cours
des lectures liturgiques, elle recouvre la vue. Toute l'assistance bénit alors
le Seigneur. - Retenons de ce récit et du précédent que ce sont les gros
propriétaires terriens qui, à mesure que les campagnes se christianisent, font
construire des édifices religieux au cœur de leur uilla, sanctuaires qui
seront à l'origine d'un grand nombre de paroisses rurales.
Le principat d'Auguste
donne une importance spéciale aux membres de son entourage (amici Caesaris).
Lorsque le prince voyage, ils sont ses compagnons (comites Caesaris ou
comites Augusti). Ils reçoivent parfois des fonctions précises ou des
magistratures traditionnelles. Au Bas-Empire, certains possèdent des fonctions
très précises. Au Moyen-Age, les comtes, au sens romain du terme, disparaissent
avec l'Empire. Dès la période mérovingienne, profitant de l'affaiblissement du
pouvoir royal, ils tendent à se fixer au sol, là où quelque mission les a
installés.
Sous les premiers
carolingiens, spécialement sous Charlemagne, les comtes redeviennent des agents
du souverain, chargés d'une mission précise et temporaire (commandement
militaire, administration d'une province,...), et contrôlés par les missi
dominici.
Duché et comté
- Chez les Francs,
sous les rois mérovingiens, le duc (dux) était le délégué du roi,
préposé à une circonscription très étendue, le duché, lequel se divisait en
plusieurs comtés (comitati). Cet agent royal était chargé du
commandement militaire et de la justice. Le comté, subdivision du duché, était
gouverné, comme le mot l'indique, par un comte (cornes) : agent du
souverain, à la fois juge et commandant militaire. Le comté se subdivisait à
son tour en vicomtés. Charlemagne multipliera les comtes et s'évertuera à
limiter la puissance des ducs.
Le Brivadois, le
Langeadois, la vicomté du Velay,... dépendent alors du comté d'Auvergne,
compris dans le duché d'Aquitaine 1ère qui, comme il a été dit, avait pour
capitale Bourges.
Vicairie
- La circonscription (pagus)
de Brioude, appelée fréquemment dans les chartes 'comté de Brioude' (comitatus
Briuatensis), à tort d'ailleurs, était divisée en neuf vicairies : Arlanc,
Brioude, Chanteuges, Saint-Beauzire, Saint-Georges d'Aurac, Nonette, Usson et
la partie orientale de la uicaria Bonorochensis dont le chef-lieu n'a
pas été identifié. Brioude est donc une 'vicairie', terme administratif et fiscal
d'époque, qu'il ne faut pas confondre avec le terme ecclésiastique actuel
désignant la fonction du subalterne du curé.
D'origine antérieure à
l'époque carolingienne - la vicairie existait chez les Wisigoths et les rois
francs -, la vicairie est la circonscription où le vicaire (uicarius)
ou viguier (ou encore vigier) exerce sa fonction administrative et juridique,
relative à la basse justice, chargé de poursuivre tous les fauteurs de
désordre, concernant notamment les homicides, rapts, incendies, vols. En son
tribunal public, entouré d'un grand nombre de boni homines, il rend la
justice. La vicairie est donc une circonscription correspondant un peu à nos
cantons actuels.
La vicairie (uicaria
seu aicis) de Brioude, signalée vers 1033, très étendue, était limitée par
celle de Nonette, au nord; d'Embron (Lembron) et Bonne-Roche, au nord-ouest;
de Saint-Beauzire, Moissac, Massiac, à l'ouest; de Rageade, au sud-ouest; de
Chanteuges et d'Aurac, au sud; de Lugeac, à l'est, d'ArIanc, au nord-est.
Elle se subdivisait en
uillas et notamment: Ronaye, Mailhac, Bergoide, Gizac, Boubaire,
Vendage, Lubilhac, Villeneuve-d'Allier, Taponet, Senèze,
Saint-Préjet-Armandon, la forêt de Lamandie. Elle correspondait aux communes
actuelles d'Agnat, Auzon qui deviendra vicairie par la suite, Beaumont,
Bournoncle-Ia-Roche, Brioude, Chabreuges, Chaniat, Fontannes, Javaugues,
Mercœur, La Mothe, Paulhac, Paulhaguet, Saint-Beauzire en partie,
Saint-Didier-sur-Doulon,
Saint-Géron,
Saint-Hilaire, Saint-Ilpize, Saint-Just, Lavaudieu, Vergongheon, Vézezoux,
Vieille-Brioude et Villeneuve-d'Allier.
La vicairie de
Saint-Beauzire (aicis Catiracensis seu uicaria Cheriacensis) englobait
les communes de Saint-Beauzire en partie, d'Espalem et de Lorlanges.
Celle de Lugeac (jadis
paroisse, commune supprimée en 1842) qui céda son titre, au cours des premières
années du Xe siècle, à Comps (Lavaudieu), comprenait la basse vallée de la
Sénouïre, depuis Paulhaguet jusqu'à son confluent avec l'Allier.
Villa
- Le terme uilla
ou subdivision de la vicairie désigne alors un district fiscal et un ensemble
de revenus fiscaux provenant de l'impôt foncier. A l'époque carolingienne, les
mots mansus, uilla, uicaria évoquent, non un habitat ou un chef-lieu,
mais une superficie plus ou moins grande, une subdivision fiscale,
administrative ou juridique, de même que les termes actuels commune, paroisse,
canton, département,... éveillent en nous l'idée de subdivisions territoriales,
administratives, plutôt que le chef-lieu de cette commune, de cette paroisse,
de ce canton,. . .
Cependant, les uillœ
ne sont pas des latifundia (grands domaines) de plusieurs centaines d'hectares,
voire même de plusieurs milliers. Ce sont plutôt des villages avec les terres
d'exploitation, formant chacun une uilla et se trouvant dans le dominium
d'un propriétaire éminent. Celui-ci détient des responsabilités, notamment les
prélèvements fiscaux, et sert d'intermédiaire entre l'Etat et les humbles.
"Mais ces derniers n'étaient pas réduits au rang de fermiers ou
d'esclaves: l'immense majorité des paysans était propriétaire d'au moins une
partie des terres qu'ils cultivaient. La lecture [des œuvres] de Grégoire de
Tours laisse entrevoir une situation particulièrement riche et mobile de la vie
sociale en Gaule à la fin du VIe s. ".
*
A cette époque,
l'impôt foncier se décompose généralement en deux contributions:
1 - Le cens (census)
qui représente un impôt fixe dont on s'acquitte en argent ou en nature, en
trois ou quatre termes, selon le système romain. C'est pourquoi, il existe, dans
la uilla, un entrepôt, un cellier (cellarium fisci), destiné aux
denrées prélevées par le fisc (grain, vin, viande,...).
2 - Autre impôt, le
service (seruitium) et notamment la corvée qui représente une
contribution en journées de travail ou œuvres (opera); celles-ci peuvent
être publiques (opera publica) : construction de routes, de remparts,
travaux sur les fiscs,... Encore au début du XXe siècle, à la campagne, chaque
chef de famille devait participer aux prestations - impôt communal affecté à
l'entretien des chemins vicinaux et payable en argent ou en nature -, plusieurs
jours par an.
Manse
- La uilla se subdivise en manses et
en comprend un nombre plus ou moins grand suivant son importance. Comme la uilla,
le manse désigne, non la maison elle-même, mais une parcelle de terre habitée
suivant une évaluation fiscale.
Le manse est donc le
sous-multiple de la uilla, l'unité fiscale de base pour une uilla,
tout au moins dans la zone "amansée", car toute la surface du
district n'est pas forcément divisée en unités fiscales.
*
Tels sont les termes
administratifs et fiscaux de l'époque carolingienne que l'on trouve notamment
dans les Cartulaires et les écrits de cette époque. D'autres, dont les droits
s'imbriqueront avec les précédents, vont apparaître à l'époque féodale, tel
celui de baron.
Ce terme désignera
tout à la fois les grands personnages du royaume (hauts barons) et tout
seigneur, vassal du roi ou de ses grands feudataires, qui, au XIIe siècle,
posséderont un château, puis plusieurs, au XIIIe siècle. Dans la hiérarchie
nobiliaire, le baron occupera la première place après le vicomte.
Profitant des troubles
de l'anarchie franque, les musulmans d'Espagne franchissent les Pyrénées au
cours de la seconde décennie du VIIIe siècle.
En 719, ils s'emparent
de Narbonne, envahissent le Roussillon et le Bas-Languedoc. Mais Eudes, roi
d'Aquitaine, freine leur marche sur la Garonne, ce qui les décide à longer le
Rhône et la Saône pour aller piller Autun, sans que personne ne puisse les
empêcher d'emporter leur butin.
Ces irruptions,
renouvelées pendant plusieurs années, répandent la terreur dans le pays franc.
"C'est le moment où Vaison-la-Romaine est presque désertée par ses
habitants; où l'exploitation des belles carrières de marbre cesse tout à coup;
c'est le moment aussi où, à Guéret, saint Pardoux ordonne à ses moines de
partir et reste seul pour défendre le moutier contre l'infidèle. On se croirait
revenu au temps des grandes invasions".
Cette panique profite
à l'envahisseur. Empruntant les grands axes routiers, en l'occurrence la voie
d'Agrippa, les Arabes fondirent-ils sur Brioude pour la piller et l'incendier?
A ce sujet, les avis
diffèrent.
Un diplôme de Louis le
Pieux, daté du 4 juin 825, en faveur du Chapitre Saint-Julien, affirme que les
Arabes incendièrent la basilique brivadoise. Mais, ce document a été tellement
falsifié, vers la fin du XIe siècle, qu'il ne mérite aucun crédit.
Selon Frédégaire et le
Cartulaire de Brioude, l'Auvergne et le Brivadois auraient eu à souffrir, en
742, du passage des armées de Carloman et de Pépin qui luttaient contre celles
de Hunaud, duc d'Aquitaine, fils d'Eudes et de Valtrude.
C'est pourquoi
certains historiens auraient tendance à situer à cette époque l'incendie de
Brioude et à l'attribuer à Pépin.
Mme Elisabeth
Magnou-Nortier considère comme imaginaire l'incendie de Brioude par les
Arabes. "L'avance sarrasine en Francie du sud qui provoqua la déroute du
comte Guilhem en 792-793, écrit-elle, s'était brisée au plus loin vers le nord sur
la vallée de l'Aude. Depuis cet échec, les Francs avaient renforcé leur empire
en Septimanie et créé sur le versant méridional des Pyrénées un vaste glacis
défensif, la marche d'Espagne. Comment donc la collégiale sise au cœur de la
Basse-Auvergne aurait-elle pu souffrir de leurs raids, d'autant que les sources
brivadoises immédiatement antérieures à celle de 825 ne laissent rien supposer
de semblable? Il faut voir dans cette allusion croyons-nous, l'utilisation d'un
lieu commun tardif de la littérature historique sur les désastres imaginaires
qu'auraient causés les Musulmans dans la Francie méridionale, et placer au
crédit du vaste mouvement de réforme suscité par le concile d'Aix la
réorganisation de la communauté des clercs de Saint-Julien, sans faire
intervenir pour cela les armées sarrasines" (Cah. Civilisat. Médiévale,
1978, n° 4, p. 317).
Michel Rouche a bien
montré dans sa thèse (L'Aquit. des Wisigoths aux Arabes) que les armées de
Pépin le Bref avaient mené une dure campagne en Auvergne. Mais, si les troupes
pipinides n'ont vraisemblablement pas ignoré Brioude, aucun document certain
ne permet de leur attribuer l'incendie.
*
En somme, l'incendie
de Brioude ne peut être attribué aux Arabes; la reconstruction de la basilique
et du castrum est due à d'autres causes. Quant à la nouvelle organisation du
Chapitre, elle s'inscrit dans le "vaste mouvement de réforme suscité par
le concile d'Aix'.
Si nous ignorons les
motifs exacts - incendie ou destruction accidentels ? vétusté ou exiguïté de
l'ancien édifice?.. -, il est certain, par contre, qu'il y eut, à l'époque
carolingienne une reconstruction de la basilique de Victorius : les fouilles
réalisées lors de l'installation du chauffage à air pulsé l'ont révélée.
Le sanctuaire d'époque
carolingienne s'élève au même emplacement et, sensiblement, selon la même
orientation EW.
De généreux donateurs
ont contribué à cette réédification.
Le nouvel édifice,
abritant les restes de saint Julien, accueille 1es nouveaux pèlerins. C'est un
splendide monument aux lignes pures, selon le style de l'époque. A l'intérieur,
on remarque notamment, placé au centre, le tombeau du saint martyr servant de
maître-autel.
Après les fouilles
effectuées en 1972 avec le concours de la Direction des Antiquités
historiques, M. Gabriel Fournier écrivait: sur un socle, "fait de grandes
dalles et entouré d'un emmarchement orné de mosaïques composées de petites
tesselles noires et blanches, dessinant des entrelacs, rehaussées de tesselles
de couleur dispersées au milieu du décor', on installe le tombeau en marbre de
saint Julien, encadré par les reliquaires de saint Ilpize à droite et de saint
Arcons à gauche.
Pour comprendre cette
disposition, il est utile de se référer aux coutumes de l'Eglise. Longtemps,
les martyrs eurent le privilège de reposer sous l'autel même du sacrifice ou
tout auprès. L'usage de célébrer la messe sur le corps d'un martyr puis, plus
tard d'un saint non martyr, a toujours été rigoureusement observé dans l'Eglise
chrétienne et l'est encore aujourd'hui
Cet autel, placé au
fond du sanctuaire (chevet), comprenait généralement un sarcophage ou tombeau
creusé dans le tuf, la pierre ou le marbre, renfermant les restes d'un martyr,
recouvert d'une dalle en pierre ou en marbre. Celle-ci, qui épousait les
dimensions du sarcophage (180 x 80 cm environ) tout en débordant parfois un
peu, constituait la table d'autel proprement dite d'où son nom de mensa.
Son épaisseur était importante: 10 à 20 cm. Les arêtes inférieures des bords
seront chanfreinées et ces chanfreins seront bien souvent ornés d'une frise en
rinceaux de feuillages stylisés. L'ensemble représentait donc un auteltombeau
Vers le Ve siècle,
les tables d'autel étaient ordinairement creuses (5 cm de profondeur)
c'est-à-dire 'taillées en évier', comme celle du maître-autel d'Auzon (43390)
ou encore celle de l'absidiole droite de l'église de Sauveplantade, près de
Ruoms (Ardèche).
Généralement,
l'autel-tombeau était surmonté d'un ciborium, édicule en forme de baldaquin
hémisphérique et arqué sur ses faces, soutenu par des colonnes. L'usage du
ciborium, à titre de protection symbolique et de signe honorifique fut adopté
par les chrétiens dès le IVe siècle.
Les observations
archéologiques lors des fouilles effectuées en la basilique Saint-Julien
semblent bien confirmer l'existence de ce ciborium à l'époque carolingienne.
Les quatre trous creusés pour installer les poteaux en bois enrobés de stuc,
imitant des colonnes et supportant le baldaquin, espacés de 3 m environ,
traversent le niveau de cette époque. Les mosaïques à entrelacs de la même
époque sont parallèles aux côtés du carré formé par ces colonnes, ce qui
indique l'axe du baldaquin, le même que celui qui sera adopté au XIIe siècle.
Outre ces observations, dix-neuf chartes du Cartulaire de Brioude parlent de
mausolée, terme qui semble désigner ici un autel à ciborium dans la basilique
de Bérenger, comte et duc bénéficiaire de Toulouse (v. 819).
La colombe
eucharistique, conservant les hosties consacrées, était suspendue au ciborium.
C'est probablement en souvenir de cet usage que l'on appelle aujourd'hui
'ciboire' le vase liturgique contenant les hosties consacrées. On attachait
encore au ciborium de riches tentures destinées à envelopper l'autel. Ces
tentures étaient en usage en Occident comme en Orient.
La disposition
carolingienne est donc identique à celle que décrit Grégoire de Tours. Il n'est
pas inutile de le rappeler ici: dans l'abside, les reliques de saint Julien,
placées dans une châsse, reposent dans un sarcophage couvert d'une dalle ou
table d'autel (sanctum altare uel ipsum tumulum), l'ensemble surmonté
d'un baldaquin d'où pendent des tentures ; ce ciborium est couronné par une
croix dorée, incrustée de pierres précieuses.
La même disposition de
l'autel à reliques surmonté d'un ciborium sera encore adoptée dans la basilique
reconstruite au XIIe siècle.
*
Charlemagne dotera ce
sanctuaire d'un reliquaire en or, en forme de C. Malheureusement, cette œuvre
d'art inestimable, analogue au A conservé à Conques, ne se trouve plus au
trésor de la basilique Saint-Julien!... Au XIIe siècle, ce riche reliquaire
appartenant à l'église de Brioude sera volé mais on ignore s'il fut retrouvé?..
Pour apprécier à sa
juste valeur ce cadeau impérial, rappelons-nous que la couronne dont
Charlemagne fit présent à la basilique Saint-Pierre de Rome était d'or,
enrichie de pierreries, et pesait cinquante livres !...
*
Profitant du grand
chantier existant alors, les successeurs de Victorius renforcent l'enceinte du
castrum Victoriacum sur laquelle ils ont la haute main et qui représente pour
eux un point stratégique important.
Ces fortifications
seront terminées au plus tard en 874, époque où Frotharius, archevêque de
Bordeaux et abbé de Brioude, demandera à Charles le Chauve la confirmation de
possession de ce 'castellarium', ensemble composé de la basilique et de
21 demeures canoniales construites derrière les remparts. Malheureusement, si
ce texte indique minutieusement les dimensions de chaque demeure, il ne
mentionne aucune infrastructure commune (cloître, réfectoire, salle
capitulaire,...), rendant délicate une restitution archéologique.
Dans cet ensemble
fortifié, devaient exister, selon toute vraisemblance, la résidence du prévôt
et celle du doyen, lesquelles ne sont pas explicitement mentionnées dans le
document.
*
Cependant, l'effort
entrepris par l'Eglise de Brioude ne se limitera pas au plan matériel. Il sera
plus profond et aura également pour but l'affermissement d'une institution
religieuse qui deviendra célèbre et persistera jusqu'à la Révolution.
La partie sud-est de
cette imposante fortification prend progressivement le nom de comtalia,
car elle appartient aux comtes d'Auvergne, successeurs de Victorius, lesquels
se sont toujours réservé une partie importante de cet ensemble fortifié afin de
conserver la haute main.
Au début du XIIe
siècle, cette résidence comtale est appelée aussi palais. C'est ainsi que la
nomme Louis VII le Jeune, en 1138 et 1169. Charles V, en 1375, la désignera par
l'expression 'maison forte' .
Tant que les abbés de
Brioude seront choisis dans la famille comtale, aucune difficulté ne
surviendra. Mais lorsque cet honneur sortira de cette famille, les intérêts des
comtes et ceux du Chapitre s'opposeront parfois; d'où des frottements. De
longs démêlés, au cours des XIIe et XIIIe siècles, ne feront qu'aggraver la
tension entre la Maison d'Auvergne et les chanoines brivadois. Ces derniers ne
désarmeront pas et n'auront de cesse qu'après être entrés en possession de
cette place forte qui, jouxtant la leur, les nargue en quelque sorte.
Finalement, le conflit
prendra fin. En 1223, Robert Dauphin, comte de Clermont, son fils Guillaume et
son petit-fils Robert II cèdent, moyennant 100 marcs d'argent, tous leurs
droits de propriété dans la ville de Brioude et notamment une place forte munie
de tours, vulgairement appelée comtalia.
*
Dans cet ensemble
fortifié où l'on distingue primitivement deux sanctuaires (basilique
Saint-Julien, église Notre-Dame), puis un troisième édifié vers le XIIe siècle
(église Saint-Jacques), se trouvent aussi la résidence de l'abbé, celle du
prévôt et celle du doyen, trois personnages qui joueront un grand rôle au sein
du Chapitre.
Un document du mois de
mars 1281 nous fait découvrir ces divers emplacements. Il s'agit d'un accord
intervenu entre la puissante Maison de Mercœur et le doyen Gaucelin de La
Garde. Ce dernier obtient, au nom du Chapitre, la restitution de "la
maison ou hôtel sis à Brioude, contigu à l'hôtel de l'abbaye (de l'abbé), en
bon état pour partie et pour partie ruiné, connu sous le nom de doyenné, avec
ses droits et appartenances".
Cet hôtel jouxte
l'hôtel abbatial du couchant, à la rue ou chemin public du midi et du levant,
et au cimetière de Sainte-Marie (l'église Notre-Dame) au nord.
Voilà donc bien situé
cet emplacement. Ce bâtiment, fortement remanié, existe toujours au même
endroit. Dans cette imposante construction, aujourd'hui propriété de la ville,
on voit encore des fenêtres romanes et, dans une salle de réception, un
remarquable plafond peint armorié où figurent 273 blasons.
Cet ensemble
remarquable, décapé un peu rudement à mon avis (à la ponceuse électrique) de
son lait de chaux qui le cachait, il y a encore deux décennies, constitue pour
les héraldistes un vrai trésor.
Le document précédent
nous a bien indiqué où était situé l'hôtel abbatial: au couchant du doyenné. Ce
bâtiment n'existe malheureusement plus mais peut-être pourra-t-on retrouver
les substructions dans l'immeuble occupant aujourd'hui son emplacement?..
Mieux qu'un document,
l'Hostel de la Prévosté existe encore de nos jours. Il est inclus dans les
bâtiments de l'Institution Sainte-Thérèse, côté sud-ouest. La façade actuelle
semble dater du XVIIe siècle. A l'intérieur existe une vaste salle voûtée,
servant de bibliothèque à l'école.
Il est vraisemblable
que cet emplacement correspond à celui de l'immeuble primitif.
Tout le monde sait que
Charlemagne a voulu remettre à l'honneur l'étude des lettres, comme elle
existait à l'époque gallo-romaine, mettant ainsi fin à la 'barbarie' de
l'époque mérovingienne, "où les erreurs dans le langage n'avaient
d'égales que les erreurs dans les idées".
La volonté du
souverain est précise: auprès de chaque cathédrale, dans chaque monastère, des
cours seront donnés, sans indiquer si cet enseignement sera réservé à l'usage
exclusif des clercs et des moines, ou dispensé aux gens du dehors.
Le célèbre capitulaire
de 789 stipule: "Que dans chaque évêché, dans chaque monastère, on
enseigne les psaumes, les notes, le chant, le comput, la grammaire; et que l'on
ait des livres soigneusement corrigés".
De fait, la fin du
VIlle siècle voit s'ouvrir ou se restaurer bon nombre d'écoles dont plusieurs deviendront
fort célèbres: celle de Paris deviendra le berceau de la grande université
médiévale; celles de Lyon, Metz, Orléans,... connaîtront aussi leur
développement. Théodulf, évêque de cette dernière ville (7817-821), désire
l'établissement d'écoles non seulement près de l'église cathédrale et des
monastères, mais encore dans les campagnes mêmes:
"Que dans les
villages et les bourgs, les prêtres tiennent école. Si quelque fidèle leur
confie des enfants pour apprendre les lettres, qu'ils ne refusent pas de les
recevoir et de les instruire, le faisant en toute charité. N'est-il pas écrit:
"Ceux qui seront doctes brilleront comme la splendeur du firmament, mais
ceux qui enseignent la justice aux autres brilleront comme des étoiles pour
toute l'éternité". Quand les prêtres s'acquittent de cette fonction,
qu'ils n'exigent aucun salaire et, s'ils reçoivent quelque chose, que ce soit
seulement les petites libéralités offertes par les parents".
A l'exemple des
monastères qui entretiennent des écoles monastiques ou claustrales, les
Chapitres ou Collégiales fondent également des écoles.
*
Nous savons qu'il
existait à Brioude, au moins dès le VIe siècle, une école entretenue par les
clercs. Cet établissement prend de l'importance à l'époque carolingienne,
constituant une communauté distincte du Chapitre et ouvrant ses portes non
seulement aux clercs et futurs clercs mais aussi aux laïcs. Les documents
mentionnent l'Université de l'Ecole, dirigée par Dalmace, vers 1011.
Cette Université, bien
que subordonnée au Chapitre sous certains rapports, forme une communauté
distincte. Confiée à un chanoine nommé 'capiscol' (caput scholae, magister
scholarum) ou maître d'école (recteur), elle possède sa propre direction,
son patrimoine personnel, son administration particulière et même des bayles
(juristes) attitrés.
Quelques poésies
remarquables, parvenues miraculeusement jusqu'à nous, témoignent du haut
niveau de son enseignement, comparable au second cycle actuel. Dans ces œuvres
où se mélangent le latin et le grec, on constate que l'enseignement classique
revient à l'honneur dans l'Université brivadoise. On oublie trop souvent que
l'Empire romain était bilingue: au latin, s'ajoutait le grec, seconde langue
d'échanges et de culture. Seul un bon apprentissage du grec permettait d'être
compté parmi les utraque lingua eruditi (érudits bilingues), au sens
fort du terme. Rappelons-nous que Cicéron pensait dans les deux langues et
qu'il était capable de commencer une phrase en latin et de la terminer en grec!
Pline le Jeune manifestait pareille aisance; de même Apulée, champion de la
haute culture en Afrique. Même en Brivadois, on trouve parfois des graffiti en
grec, sur des fragments de céramique d'époque gallo-romaine.
*
Vers le milieu du XIVe
siècle, le patrimoine et revenus respectifs de l'abbaye, du fordoyenné, de
l'Université et de la sacristie sont réunis. Cette fusion de patrimoines et
revenus reflète la mainmise capitulaire sur l'Ecole, jouissant jusque-là de
son indépendance. Il s'ensuit un différend entre le Chapitre et la seconde qui
compte notamment, parmi ses membres, 26 choriers y compris les six enfants de
chœur.
Finalement, en 1355,
intervient un accord. Le Chapitre abandonne à l'Université et aux clercs
choriers tous les fruits et revenus provenant de l'église Saint-Ferréol. En
outre, des demi-prébendes sont créées en faveur des seconds.
Un autre accord,
survenu en 1448, donne à l'Université le droit perpétuel de nommer le curé et
le vicaire de l'église Saint-Ferréol.
*
Cette Université
continuera à fonctionner jusqu'en 1584, date à laquelle la décision est prise
de la remplacer par un collège.
Le pape Formose
vint-il en pèlerinage à Brioude?
Successeur d'Etienne
V, couronné pape en septembre 891, l'ancien évêque de Porto (864-891) est animé
d'un grand zèle pour la religion chrétienne et possède des connaissances
bibliques peu communes. Ayant fait un vœu, ce fervent ascète portant cilice,
qui se révèle parfois ambitieux, se rend en pèlerinage à Saint-Jacques, vers
l'an 893. Sur le chemin du retour, accompagné d'un nombreux clergé et
"d'un peuple infini", ce pontife serait passé par l'Auvergne et se
serait arrêté à Brioude pour vénérer les reliques de saint Julien.
Accueilli
triomphalement par le clergé et la foule en liesse, introduit dans la salle
capitulaire, le pape aurait confirmé, à la demande du Chapitre, le privilège
d'exemption de cette Eglise relevant directement du Saint-Siège.
Après avoir longuement
prié sur le tombeau de saint Julien et célébré la messe pontificale, il aurait
demandé qu'on lui ouvre tous les reliquaires de la basilique. Il aurait alors
reconnu l'authenticité des reliques, fait dresser un procès-verbal
d'attestation, le signant lui-même, acte officiel placé ensuite, avec des
aromates, dans le reliquaire contenant le chef du martyr brivadois. Puis il
aurait poursuivi sa route vers Rome, toujours escorté d'une suite imposante de
prélats et de clercs, et accompagné d'une foule pieuse.
Il est cependant
regrettable que les sources - uniquement l'Histoire manuscrite - soient douteuses.
Mais cela ne change rien à la célébrité du pèlerinage brivadois car trois
autres papes - Urbain II, Calixte II et Alexandre III - séjourneront dans cette
ville, comme l'attestent des documents fiables.
*
Le Xe siècle est
marqué en France par l'insécurité provenant de l'intérieur mais aussi de
l'extérieur.
Les Vikings,
guerriers, navigateurs et marchands des pays scandinaves, entreprirent des
expéditions maritimes de la fin du VIlle siècle au début du XIe. Leur
cavalerie, dotée de l'étrier, autorisait des raids en profondeur. Les distances
n'effrayaient pas les pirates. Les Normands excellaient à remonter n'importe
quel cours d'eau inconnu, halant leurs barques quand la voile et la rame ne
suffisaient plus, les portant même à dos d'hommes pour éviter un point
fortifié, un défilé inquiétant. Quittant l'eau, ils n'hésitaient pas à faire
de longues marches, à la chasse de ceux qu'ils visaient et, de marins devenus
cavaliers, ils savaient employer pour leurs déplacements des masses de chevaux
qu'ils raflaient dans les régions vaincues.
Trois raids normands
sont connus: en 864, 923 et vers 950. Ils semblent avoir été épisodiques et
sans lendemain, de sorte que l'Auvergne, selon certains historiens, apparut aux
contemporains comme une région privilégiée vers laquelle les moines des zones
les plus exposées cherchèrent refuge et transportèrent les reliques de leurs
saints patrons.
Cependant,
contrairement à ces affirmations, des écrits sérieux de cette époque, en
l'occurrence les Annales de l'abbaye de Saint-Bertin (Pas-de-Calais), de
l'année 864, affirment que les pirates portent leurs ravages jusqu'au cœur de
l'Auvergne.
Certains indices
viennent à l'appui de ces documents et notamment la tradition concernant sainte
Bonette d'Alvier, selon laquelle cette gardeuse d'oies du bord de l'Allier
aurait sauvé la ville de Brioude, vers le IXe siècle, en prévenant assez tôt
les habitants de l'arrivée des Normands. Rencontrés par sainte Bonette sur les
bords de l'Allier, écrit l'abbé Monnier (Les Saints d'Auvergne), ils étaient
arrivés sur des bateaux qu'ils avaient amarrés aux rives du fleuve. Une hymne
en l'honneur de cette sainte, contenue dans le Bréviaire de Brioude (édit.
1769), fait allusion à cet épisode ("Normanne ! mitte machinas
..." "Normand ! remise tes machines de guerre ...").
Le coffret d'Auzon,
ainsi dénommé bien qu'il n'y soit plus quatre panneaux sont conservés au
British Museum de Londres et le cinquième au musée Bargello de Florence -,
figure aussi parmi ces indices, car cette bourgade est située près de l'Allier,
à un étranglement bordé de falaises, où il était facile de surprendre les
envahisseurs ou marchands remontant la rivière.
Cette précieuse
cassette en os de baleine, faite en Northumbrie, au nord de l'Angleterre, vers
l'an 700, porte sur ses faces des inscriptions runiques racontant la légende du
génial forgeron Wieland, la venue des Mages, la prise de Jérusalem, en l'an
70,… I1 figurait parmi les quatre inscriptions runiques répertoriées en France.
I1 n'en existe plus que trois: la pyxide (ciboire ancien) de Mortain (50140,
Manche) surmontée d'un couvercle en forme de toit à quatre pans inclinés
terminé par une croix préfigurant celle de Malte, la fibule de
Charnay-lès-Mâcon (comm. Saône-et-Loire) et les inscriptions rupestres de Rûnes
en Lozère (comm. de Fraissinet-de-Lozère, cant. Pont de Montvert arr. Florac).
*
On a émis l'hypothèse
que la pyxide de Mortain aurait été apportée par un missionnaire, la portant
suspendue à son cou. La cassette d'Auzon, au dire d'un Alzonien, témoignage
recueilli, au siècle dernier, par l'Anglais Weale, aurait appartenu,
probablement avant la Révolution au trésor de l'église Saint-Julien de Brioude
et proviendrait donc d'un pèlerin de Grande Bretagne qui en aurait fait don à
ce sanctuaire.
Ces explications ne me
satisfont guère. Si le coffret d'Auzon était resté à Brioude, acquis ou pillé
par un habitant au cours de la période révolutionnaire, l'hypothèse serait plus
vraisemblable! Pourquoi et comment le hasard aurait-il voulu le faire parvenir
à Auzon ?... Par ailleurs, ces hypothèses n'expliquent pas l'arrivée de la
fibule de Charnay en Saône-et-Loire ?...
Les invasions
scandinaves des IXe et Xe siècles et l'anarchie consécutive mirent fin à
l'existence indépendante de la Northumbrie. Ne serait-il donc pas
vraisemblable que les précieux coffrets (Mortain et Auzon) dont il a été
question, après avoir été pillés en Northumbrie, aient été véhiculés par les
bandes vikings, de même que la fibule? Il ne faut pas oublier que ce furent les
églises et les monastères qui souffrirent le plus des pirates normands.
Lindisfarne, le premier monastère pillé, en 793, se trouve précisément en
Northumbrie!... Ne serait-il pas possible que la pyxide de Mortain, après avoir
été pillée dans une église anglaise, soit arrivée en Normandie, où elle se
trouve encore, lorsque les Vikings s'y établirent?
Quant à la cassette
d'Auzon n'aurait-elle pas appartenu à quelque chef normand dont le drakkar
remontant l'Allier fut attaqué et pris par des Alzoniens dans le défilé situé
près d'Auzon ?
*
Examinons la troisième
inscription runique, celle de Rûnes, sur le flanc méridional du Mont Lozère.
Gravée sur un bloc de granite porphyroïde, elle représente la silhouette d'un
serpent-dragon, enroulé en forme d'ovale et se mordant la queue. Sur le corps
du reptile figure une inscription runique que l'on peut traduire en français:
"De la terre vers le ciel et du ciel vers sa terre".
Cette inscription
ressemble étrangement à celle de Gripsholm (Suède), où l'on remarque également,
sur une pierre levée, une gravure représentant un long serpent enroulé en
plusieurs spirales, se mordant la queue, dont le corps contient une inscription
runique.
A mon avis, elle
attesterait que les Vikings sont allés dans les coins les plus reculés du
Massif Central. Malheureusement, cette inscription lozérienne, avec un texte
standardisé en ancien islandais ou ancien norois, serait un faux de la fin du
XIXe siècle ou début du XXe, voire ultérieurement.
Pour appuyer ses
dires, Marie Stoklund, du Musée de Copenhague, qui a jugé uniquement d'après
une photo, affirme que "le contenu du texte et la disposition des runes,
flottant au milieu du cadre délimité par les lignes extérieures, ne plaide pas
en faveur d'une inscription datant de la période viking (Haut Moyen Age).
L'intervalle entre les mots, au lieu d'être marqué par un signe de ponctuation
représente également un caractère moderne [...] Quant aux formes runiques,
elles ne sont pas spécialement islandaises. Elles ressemblent davantage aux
runes de l'époque viking suédoise ou norvégienne" (Lettre Dr. Sigurdur
Jonsson, 7.III.97).
Bien que je ne mette
nullement en doute la haute compétence de cette dame, il me semble que les
motifs invoqués pour récuser l'ancienneté de cette inscription sont un peu
fragiles: 1 - runes flottant au milieu du cadre délimité; 2 - manque de
ponctuation. En effet, les graffites que l'on observe sur les fragments de
céramiques mis au jour dans notre région ou ailleurs, sur les murs de certains
immeubles de Rome, des catacombes,... en caractères latins ou grecs, ne
correspondent pas à la forme classique: on y trouve même parfois des fautes
grammaticales!... sans oublier que la ponctuation est absente. Peut-on
invoquer pareils défauts pour prétendre qu'ils sont récents? Ils sont pourtant
bien d'époque. N'en serait-il pas de même pour ceux de Rûnes ? A mon humble
avis, ce manque de classicisme serait même un motif plaidant en faveur de leur
authenticité, d'autant plus que "les formes runiques [de Rûnes]
ressemblent davantage aux runes de l'époque viking suédoise ou
norvégienne" (sic). En outre, le prétendu faussaire, si faussaire il y a,
devait posséder non seulement de solides connaissances concernant la langue
runique de l'époque viking, mais aussi des talents de graveur sur pierre. Or,
ces deux compétences réunies chez un seul sujet, étudiant ou professeur, me
paraissent presque impossibles à concilier... Sans compter le nombre d'heures
nécessaires pour réaliser ce genre de travail!. . .
Il faudra donc
attendre une nouvelle expertise pour une datation définitive.
*
Enfin, dernier indice
selon l'abbé Julien Lespinasse, "la rue des Normands, entre les Olliers et
les Routiers, [est ainsi dénommée] en souvenir de l'invasion des Normands, qui
dévastèrent plusieurs fois l'Auvergne, notamment à la fin du IXe siècle".
*
Voilà donc les données
du problème. Pour ne pas influencer le lecteur, je lui laisse donc le soin de
le résoudre.
L'insécurité de
l'époque provient aussi de l'intérieur.
Rois et princes sont
alors incapables de remplir l'une des missions fondamentales du souverain, à
savoir faire régner la paix. A l'approche de l'an mille, l'effondrement du
pouvoir central favorise le développement du brigandage; c'est l'époque du
"brigandage des puissants", selon la formule du moine Glaber.
Au début du Xe siècle,
un édit de Guillaume II le Jeune, duc d'Aquitaine, dénonce et condamne les
abus commis par des seigneurs laïcs qui s'approprient certains revenus
ecclésiastiques, ce qui entraîne de grandes privations pour les clercs.
Malgré ces interdits,
malgré les décrets pontificaux et épiscopaux, l'insécurité règne au Xe siècle.
Incendie de Brioude
(milieu Xe s.)
Etienne II d'Auvergne,
évêque de Clermont (945-976), fils du vicomte Robert et d'Aldegarde, va se
signaler surtout dans la lutte contre les violences féodales. Il n'hésite pas à
combattre, par les armes, les excès dont souffrent surtout les humbles, les
femmes et les familles.
Ainsi, vers le milieu
du Xe siècle, Etienne Blancon, seigneur auvergnat, a dû commettre certaines
exactions, probablement contre l'Eglise de Brioude. Sur cet épisode, nous
sommes mal renseignés. Seule, une charte du cartulaire (CLXXX) y fait une brève
allusion. Toujours est-il que durant ce combat, une partie de la ville est la
proie des flammes. L'incendie a été allumé par l'armée épiscopale puisque les
clercs de Saint-Julien indemniseront ceux dont les maisons ont brûlé, parmi
lesquels figure un certain Ugbert, dont il sera question.
En même temps que la
violence, se manifeste, éprouvée de façon inégale suivant les temps et les
lieux, une immense aspiration vers un nouvel ordre de choses, plus conforme aux
impératifs chrétiens, plus conforme aussi à une certaine égalité entre les hommes.
Cette tendance se traduit de diverses façons: succès de l'idéal de la uita
apostolica (imitation de la vie des Apôtres dans la pauvreté et la vie
commune), véritable rush vers l'érémitisme (Italie, Ouest de la France),
succès aussi des premières hérésies populaires, inspirées par un évangélisme
direct et naïf, par la croisade populaire de Pierre l'Ermite et de Gautier sans
Avoir, et enfin par le mouvement des paix de Dieu ou trêve de Dieu, qui sont en
somme la traduction politique de ces diverses aspirations.
*
Devant l'audace
toujours croissante des seigneurs laïcs, l'évêque du Puy, Guy II d'Anjou, croit
devoir intervenir.
Vers l'an 976, il
organise un plaid à quelques kilomètres seulement de sa ville épiscopale, dans
la plaine de Saint-Germain-Ia-Prade. Dans ce but, il envoie ses neveux Bertrand
et Pons, fils d'Etienne, comte de Gévaudan, et d'Adélaïde d'Anjou, assembler au
cours de l'hiver, dans la région de Brioude, une armée forte et sûre.
Au signal donné,
celle-ci "franchit la distance qui la sépare du Puy et quand, dans la
Prade, l'assemblée est réunie, l'armée prend ostensiblement position tout
autour de la plaine. L'évêque parle de nouveau, appuyé cette fois d'une force
supérieure à celle des récalcitrants, et il somme ceux-ci d'exécuter sur le
champ un programme en trois points:
- jurer la paix, afin
d'en assurer le respect;
- livrer des otages;
- rendre ce qui a été
saisi, à savoir: les campagnes, les châteaux de Notre-Dame du Puy et les biens
des Eglises".
De là partira ce grand
mouvement appelé la Paix de Dieu ou Trêve de Dieu, mouvement qui s'attaquera à
la cause du mal et qui s'étendra ensuite au sud de la France, à l'Espagne, au
royaume Anglo-Normand, à l'Allemagne, à l'Italie méridionale.
*
Toutefois, cette intervention
ecclésiastique locale n'arrête pas la violence seigneuriale, ni la fréquence
des brigandages. Devant la lourde menace qui pèse sur le clergé et les paysans,
un des successeurs de Guy d'Anjou, Guy III, convoque un concile auquel
participeront Pierre 1er, évêque de Viviers (v. 993-994), Wigo, de Valence,
Begon de Clermont, Raymond, de Toulouse, Deusdedit III, de Rodez, Frédolo,
d'Elne, Fulcran, de Lodève, et Wigo, de Glandèves. Dans cette assemblée, tenue
au Puy vers 994, sera rédigée une ordonnance interdisant principalement aux
seigneurs:
- d'enfreindre les
Eglises, soit en violant leur droit d'asile, soit en les pillant;
- de voler ou de tuer
du bétail;
- de réquisitionner
des gens en dehors de leurs terres pour édifier un château ou pour assiéger une
place;
- d'attaquer les
moines, les clercs, les paysans, les marchands;
- de saisir, pour en
tirer rançon, un homme ou une femme de la campagne;
- d'usurper les terres
ecclésiales, épiscopales, canoniales, monacales.
Cette ordonnance
défend aussi:
- aux clercs, de
porter les armes;
- aux laïcs, de
s'immiscer dans les droits de sépulture ou dans les offrandes faites à
l'église;
- aux prêtres, de
prendre des honoraires pour le baptême, sacrement qui est un don de l'Esprit
saint.
Dans le même but et
vers la même époque, pour endiguer encore plus sûrement la violence
seigneuriale, le Chapitre Saint-Julien prend l'habitude de conclure avec ses
obédienciers des traités de sauvegarde, dont une formule type a été conservée.
Voici l'essentiel:
"Chrétiens,
écoutez!
Moi, N..., à partir de
cette heure et dorénavant, je ne ferai pas la guerre contre l'Eglise
Saint-Julien, ni n'attaquerai aucun homme, soit dans l'église, soit dans les
édifices construits à proximité ou qui le seront plus tard, soit dans
l'enceinte qui entoure l'église et ses dépendances, ou dans le bourg voisin,
au Pont de Rignat, dans la villa de Mazeirac (comm. Vieille-Brioude), dans
celle de Septem Pollis (SimpaI) ou de Pradavol (comm. Paulhac), dans
l'église de Saint-Ferréol et dans les villas de Vergonzac et de Novacelle (non
identifiées).
A l'intérieur de ce
périmètre, je ne ferai pas la guerre ni n'attaquerai aucun homme, ni moi, ni
aucun de mes hommes, ni personne, par mes intrigues ou à mon instigation,...
Je ne construirai pas
de fortifications dans les maisons situées à l'intérieur du 'castrum' qui en
dépassent les murailles... Je n'abolirai pas le marché, ni ne me saisirai des
biens des marchands, ni moi, ni aucun de mes hommes... Je ne tuerai ni un
clerc, ni un homme monté, ni aucun homme ou femme à l'intérieur du périmètre
décrit,... Au sujet du trésor de Saint-Julien, c'est-à-dire de l'or, de
l'argent et des étoffes qui s'y trouvent et s y trouveront, je ne ferai rien
qui puisse causer une perte... Je n'attaquerai ni dans l'enceinte [qui entoure
l'Eglise], ni dans le bourg, le château de quiconque; je n y commettrai aucune
injustice, ni pillage, ni incendie; je ne rançonnerai aucun vilain, aucune
vilaine, sinon ceux qui pilleraient ou endommageraient le patrimoine de
Saint-Julien".
*
Evidemment, dans ces
traités de paix passés avec les seigneurs du voisinage, conformément à l'esprit
du concile du Puy, le Chapitre brivadois y trouve son compte, mais qui pourra
nier que ce fut là un moyen d'adoucir les mœurs quelque peu brutales des gros
propriétaires terriens? Les pauvres, les non-libres (serfs), les ruraux n'y
trouvèrent-ils pas aussi leur avantage? N'était-ce pas une façon d'apprendre
aux gens belliqueux et rudes le respect de la personne et des biens d'autrui?
Pons, comte de
Gévaudan, époux de Théotberge, fut probablement l'un de ceux qui souscrivirent
à de tels traités de paix.
Ayant spolié l'église
de Faveyrolles après la mort de son oncle Pons, il restitue au Chapitre
Saint-Julien, vers 1011, la jouissance de ce sanctuaire, "d'un cœur joyeux
et d'une âme gaie", de concert avec sa femme et ses enfants Etienne et
Pons.
VI Après l'an mille
Un concile à
Brioude (1085-1086)
Vers la fin du XIe siècle,
la ville de Brioude voit pénétrer dans ses murs épais un nombre imposant
d'archevêques, d'évêques, d'abbés, de moines, de clercs venus des quatre coins
de France pour régler un différend opposant l'archevêque de Tours et l'abbaye
de Marmoutier.
Hugues de Bourgogne,
archevêque de Lyon (1081-1096), primat des Gaules et légat du pape, préside le
synode. Dans cette vénérable assemblée, on remarque notamment: Guillaume 1er
de Montaut, archevêque d'Auch (1068-1096), Raoul 1er de Langeais, archevêque
de Tours qui a excommunié l'abbé de Marmoutier, Dalmatius, archevêque de
Narbonne, Hilgot, évêque de Soissons, plusieurs autres évêques et abbés,...
Parmi ces derniers, on reconnaît surtout Dalmace, abbé de Lagrasse (1068-1086).
D'où provient ce
différend?
Depuis le IVe siècle,
existe, au monastère de Marmoutier, situé à 3 km de Tours, un pèlerinage
célèbre ayant lieu le mercredi après Pâques, présidé par l'évêque en personne.
Mais, comme il arrive parfois au cours de certains pèlerinages, des abus
s'étaient glissés. Quelques pèlerins laïcs et même parfois clercs forçaient
l'hôtellerie du monastère, exigeaient des repas et se conduisaient en pays
conquis. "Il y eut des sacrilèges et même des meurtres".
Pour remédier à tous
ces maux, dès le début de son abbatiat, Bernard de Saint - Venant, abbé de
Marmoutier, supprime ce pèlerinage, d'où conflit entre l'archevêque Raoul 1er
de Langeais (1072-1085) et l'abbé qui est excommunié. Ce dernier fait appel au
légat du pape, lequel annule la sentence de l'archevêque. Tel est le différend
qui va être arbitré au concile de Brioude.
En réalité, le sujet
est plus sérieux: à cette époque, la plupart des maisons religieuses
cherchaient à échapper à la juridiction épiscopale car des différends
surgissaient parfois entre l'évêque du lieu et les abbés des monastères.
L'archevêque de Tours
commence par plaider sa cause et, par des artifices verbaux, persuade
l'assemblée. Mais les quatre députés de l'abbaye de Marmoutier - Bernard de
Reims, prieur, l'évêque de Soissons et son frère André, Jacques, médecin -
défendent si ardemment la cause monastique que celle-ci, "trouvée
raisonnable et irréprochable, est approuvée par tous". L'assemblée entière
comprend fort bien les motifs qui ont poussé l'abbé de Marmoutier à supprimer
le pèlerinage et lève l'excommunication fulminée par Raoul de Langeais.
Mais l'affaire n'est
pas close pour autant car l'archevêque de Tours n'a pas digéré son humiliation.
Elle rebondit encore au concile d'Autun (oct. 1094), au colloque de Déols et
au concile de Clermont dont il va être question. Pour clore définitivement tout
différend entre l'archevêque et l'abbaye, le pape Urbain II, lors de la
consécration de la nouvelle église abbatiale de Marmoutier, en 1096, met ce
monastère directement sous l'obédience du Saint-Siège, l'exemptant ainsi de
toute ingérence épiscopale et archiépiscopale..
Urbain II à Brioude
(1095)
Tout le monde a
entendu parler du pape Urbain II et de l'origine des Croisades. Effectivement,
c'est à Clermont, en Auvergne, que commence l'aventure la plus étonnante du
Moyen-Age chrétien.
Le concile de
Clermont, présidé par le pape Urbain II, débute le samedi 18 novembre 1095,
jour de l'octave de saint Martin, et se termine le mardi 28 du même mois.
Treize archevêques, 205 évêques et de nombreux abbés y participent, selon
Berthold de Constance. D'après H. von Sybel, il y aurait eu 14 archevêques, 250
évêques et 400 abbés, venus surtout de France.
Ce concile de Clermont
est connu principalement comme point de départ de la première croisade. En réalité,
c'est seulement après avoir réglé les affaires d'ordre ecclésiastique qui ont
motivé sa venue en France - notamment les questions épiscopales et monastiques,
les différends entre évêques - et édicté d'importantes mesures disciplinaires,
qu'Urbain II a fait part au peuple de ses desseins orientaux. Neuf jours
durant, sont étudiées les questions les plus urgentes. Soudain, le dixième
jour, le pape parle en termes émouvants de la situation du tombeau du Christ,
invitant les chrétiens à se croiser.
Dans une ultime
séance, les prélats désignent à l'unanimité l'évêque du Puy, Adhémar de
Monteil, comme chef spirituel de la Croisade. Urbain II reste encore quelques
jours à Clermont. Le samedi 2 décembre, accompagné de sa cour, de la noblesse,
du clergé et du peuple, il quitte cette ville pour se rendre au monastère
bénédictin de Sauxillanges où il arrive le soir même. Le lendemain, dimanche,
il consacre l'église abbatiale.
De là, il se rend à
Brioude qu'il atteint, le lundi 4, au soir. Le Chapitre Saint-Julien, suivi de
tout le clergé de la ville et d'une imposante foule en liesse, est allé à sa
rencontre au-delà de l'église Saint-Ferréol. Après un accueil chaleureux,
digne du successeur de Pierre, la suite pontificale, à laquelle s'est joint le
clergé brivadois, se dirige processionnellement vers Brioude, pénètre par la
porte nord, s'avance jusqu'à la basilique Saint-Julien où le pape vénère les
reliques du glorieux martyr. Il se rend ensuite à la salle capitulaire où il
reçoit l'hommage des Chanoines au grand complet. Puis il prend connaissance
des privilèges de cette Eglise, parcourt la liste des sanctuaires, dîmes et
biens immobiliers en dépendant et les met sous la protection directe du
Saint-Siège. Il accorde aussi un diplôme en faveur des Chanoines brivadois.
Outre ce privilège, il date de cette ville une bulle pour saint Hugues, abbé de
Cluny. C'est également de Brioude qu'est daté le décret apostolique transférant
le titre épiscopal d'Iria-Flavia à Compostelle, près des cendres de l'apôtre
Jacques, dont le pèlerinage est déjà fort célèbre.
Le lendemain, c'est
une journée de grande fête pour la ville et les environs, journée marquée
notamment par la célébration de la messe pontificale, sous les voûtes de la
basilique dédiée au bienheureux Julien.
Le mercredi 6 décembre
1095, le pape contemple une dernière fois le pittoresque Brivadois dont la benigna
Briuas occupe le centre et se dirige vers Saint-Flour où il séjournera au
florissant monastère dirigé par le pieux abbé Etienne.
Là auront lieu une
dédicace, la concession de plusieurs privilèges parmi lesquels il faut citer
l'érection du monastère de Pébrac en abbaye, monastère qui avait été réuni, en
1070, au Chapitre Saint-Julien, par son fondateur Pierre de Chavanon.
Séjour de Calixte
II à Brioude (1119)
Vingt quatre ans après
le voyage d'Urbain II à Brioude, un autre pape va séjourner dans la ville qui
s'honore de posséder les restes du martyr Julien.
D'abord archevêque de
Vienne (1088), Guy de Bourgogne, apparenté à l'empereur, une des figures les
plus en relief de l'épiscopat français, est élu pape à Cluny, le 1er février
1119, puis acclamé dans la basilique Saint-Jean de Latran, le 1er mars suivant,
sous le nom de Calixte II.
Son élection suscite
des oppositions. Il doit lutter contre l'antipape Grégoire VIII. Il se rend
d'abord à Lyon, ensuite au Puy où il séjourne du 15 au 20 avril. Dès son
arrivée dans cette ville, il envoie une lettre à l'abbé et aux moines d'Aniane
pour les inviter à venir le trouver à la prochaine octave de Pentecôte, afin de
terminer leur différend avec les moines de La Chaise-Dieu, au sujet du
monastère de Gourdaignes.
Le 28 avril, il
adresse à l'abbaye de La Chaise-Dieu une bulle de protection sur laquelle ne
figure pas la mention du lieu de la signature : ce pape est entre Le Puy et
Brioude, peut-être même à Brioude. Quoi qu'il en soit, il est certainement, le
1er mai dans cette ville, d'où il expédie deux bulles: l'une à Hugues, évêque
de Grenoble, l'autre au clergé et aux fidèles de Luques. De là, il se rend à
Clermont, ce qui lui permet de visiter les principales abbayes auvergnates:
Sauxillanges (10 mai), Aurillac, Mozac,...
Le 1 er juin 1119, il
est de nouveau à Brioude où il aurait signé une bulle en faveur du Chapitre
Saint-Julien, mettant celui-ci sous la protection directe du Saint-Siège et
donnant aux Chanoines la faculté d'élire l'abbé et le prévôt, après la mort de
l'un ou l'autre de ces dignitaires.
De Brioude, Calixte II
se rend à Saint-Flour où il est reçu par Anselme, prieur du monastère. Il va
séjourner ensuite à Saint-Gilles puis à Maguelonne. A Toulouse, il tient un
concile où il condamne des hérétiques qui rejettent l'eucharistie, le baptême
des enfants et le mariage puis, par le Poitou, l'Anjou et la Touraine, il gagne
Etampes où il rencontre Louis VI. C'est à la suite de cette entrevue qu'il
envoie à Henri V une ambassade composée de l'abbé Pons de Cluny et de Guillaume
de Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne.
Lors de la visite du
pape Calixte II à Brioude, un immense chantier est ouvert: les travaux pour
édifier la basilique actuelle ont commencé. Le narthex dont la construction a
commencé vers 1080, peut-être même avant selon le chanoine B. Craplet, est
probablement terminé.
Nous sommes à l'époque
(950-1150) où la majorité des splendides églises romanes, qui ont réussi à
braver le temps et que nous admirons aujourd'hui, sont édifiées. Les
architectes et les maçons maîtrisent bien la technique du merveilleux art
roman, aux formes harmonieuses quoique sobres: la voûte en plein cintre, dite
romane ou en berceau, qui exerçait une poussée sur les murs, tendant à les
faire écarter et provoquer l'écroulement de l'édifice - c'est ce qui arriva, en
1125, à l'église abbatiale de Cluny - a cédé la place à la voûte brisée, permettant
d'assurer la stabilité de l'édifice tout en élargissant la nef.
Quels sont les motifs
qui ont poussé le clergé brivadois à construire un nouveau sanctuaire en
l'honneur de saint Julien?.. A ce sujet, les documents sont muets. Nous sommes
donc réduits à émettre des hypothèses, toujours hasardeuses et parfois
erronées.
En raison du dynamisme
démographique et du nombre de pèlerins, les besoins sont importants. C'est
pourquoi la nouvelle basilique sera la plus grande église romane d'Auvergne. A
cette nécessité s'ajoute la volonté délibérée de reconstruire les édifices
anciens pour les faire plus beaux, de se doter d'un supplément d'âme. Dans la
société des environs de l'an mille, l'Eglise chrétienne occupe une place
privilégiée, grâce à son activité spécifique: la prière est alors considérée
comme une fonction publique.
Dans ces constructions
ou reconstructions, on conserve le plan basilical car aucun autre ne convient
mieux aux célébrations eucharistiques.
*
A Brioude, vers la fin
du XIe siècle, sort donc de terre, une église
insigne, la plus
grande d'Auvergne, la plus riche en histoire.
Le maître d'œuvre a
prévu un plan grandiose quoique d'une grande simplicité, bien équilibré,
comportant nef, bas-côtés, abside entouré d'un déambulatoire et de chapelles
rayonnantes: les lignes sont régulières, les assises solidement bâties, les
masses progressivement échelonnées. La décoration est d'une grande sobriété
qui ne laisse place à la fantaisie des maîtres-ouvriers que dans la sculpture
des chapiteaux, l'ornementation des portails, des fenêtres des chapelles
absidiales et dans les peintures murales.
Cette construction
s'élève à l'emplacement de la basilique carolingienne qui est détruite au fur
et à mesure de l'avancement des travaux. Ceux-ci ont commencé par le narthex ou
porche intérieur.
La façade occidentale
lui correspondant ou façade principale, trop proche des habitations pour
l'apprécier à sa juste valeur - on manque de recul -, a été restaurée au siècle
dernier par l'architecte Mallay. Elle ne correspond pas à son état initial. On
y remarque surtout quatre puissants contreforts en relief, les deux
intermédiaires reliés entre eux dans la partie supérieure, et l'appareil
régulier en brèche scoriacée rouge foncé provenant du volcan de la Vergueur.
Primitivement, cette
façade, soutenue à ses extrémités par deux puissants contreforts, devait
comprendre trois portails donnant respectivement sur la nef et les bas-côtés,
surmontés chacun de deux fenêtres superposées. La fenêtre non restaurée sur le
pignon de cette façade donne une idée de l'état premier des ouvertures
superposées: profonds ébrasements, deux colonnettes monolithes en guise de
pieds-droits supportant une archivolte en plein cintre, celle-ci entourée d'un
cordon de billettes ou d'une moulure, chaque étage d'ouvertures séparé par des
bandeaux simples ou moulurés.
Les trois portes
devaient tenir une grande place dans l'ordonnance de cette façade romane. Le
portail central devait être orné de plusieurs archivoltes concentriques décorées
de diverses façons, soutenues par un nombre égal de colonnettes à chapiteaux
délicatement sculptés (sirènes,...). Le tympan devait se couvrir de damiers en
pierres polychromes ou tores rompus. Dans les portails extrêmes, on devait remarquer
deux colonnettes supportant un linteau en bâtière, surmonté d'un damier en
polychromie.
L'ensemble de cette
façade révélait une sobriété harmonieuse tendant à la perfection dans le but
d'élever directement l'âme jusqu'à la Beauté suprême.
Le narthex intérieur, avec
sa tribune ou narthex proprement dit (exo narthex) - il n'y a pas ici de
narthex extérieur (exo narthex) ou vestibule ouvert sur une cour (atrium),
comme dans les basiliques paléochrétiennes et notamment celle de Victorius -
représente une belle partie du sanctuaire. Il est incorporé de façon
harmonieuse au volume général de la nef. Des piliers cruciformes d'une
extraordinaire puissance supportent la tribune au moyen de larges arcades à
double rouleau. Ce renforcement spectaculaire s'explique par la présence d'une
tour au-dessus de la travée centrale, malheureusement détruite à la Révolution.
A remarquer sur le
dernier pilier s'appuyant au mur nord un beau chapiteau d'inspiration antique
où figure, sortant d'un bouquet de feuilles d'acanthe, un masque théâtral grec;
il pourrait être en remploi et provenir peut-être du temple païen. Un autre
chapiteau identique sur le pilier proche devait lui faire face, mais ici le
masque a probablement été supprimé à coups de ciseau, ne laissant subsister que
les feuilles d'acanthe. A noter aussi sur l'avant dernier pilier côté sud, dans
l'angle rentrant de la face nord, une splendide peinture murale représentant
une tête féminine aux yeux bridés, à la bouche lippue, d'où les surnoms
d'égyptienne ou de médisance qui lui ont été donnés. Dans la basilique,
d'autres chapiteaux pourraient être aussi en remploi, notamment les griffons
affrontés accostant un vase (canthare), symbole qui est absent dans les
fresques des catacombes et semble moins procéder de l'art chrétien que de l'art
antique; on ne saurait le rapprocher des coupes eucharistiques car, en
mythologie, le griffon est le gardien du temple, du palais ou de la tombe. On
trouve aussi des griffons en remploi dans le chœur de l'église d'Auzon, mais
ici, ils sont typiquement mortuaires ayant été prélevés à un mausolée dont une
partie de l'épitaphe se trouve incluse à l'extérieur du mur méridional de ce
sanctuaire. Au sujet de ces remplois et imitations, Prosper Mérimée a écrit à
juste titre: "Par la composition, quelquefois même par l'exécution,
plusieurs de ces chapiteaux [de la basilique Saint-Julien] se rapprochent de
l'antique".
Parmi les chapiteaux
de la nef d'inspiration antique mais dont le symbole a été christianisé,
remarquons notamment les dragons ailés, monstres mythiques faisant allusion au
livre de Daniel et à celui de l'Apocalypse, représentant ici le démon
tentateur; les sirènes (au moins 3 chapiteaux) : dans la mythologie, les
sirènes, filles de Melpomène et d'Archéloos, personnifiaient à la fois les séductions
et les dangers de la mer. Dans l'Odyssée, Ulysse, pour échapper au piège de
leurs chants, fit boucher avec de la cire les oreilles de ses marins et se fit
lui-même attacher au mât du navire. Chez les Pères de l'Eglise, innombrables
sont les allusions au symbolisme des sirènes, évoquant les pulsions sexuelles
et la débauche; elles symbolisent les prostituées et leurs avances, tandis que
le mât auquel s'attache Ulysse représente la croix du Christ permettant
d'éviter les tentations dangereuses.
Nombre de chapiteaux
ont été sculptés dans le marbre de Lauriat (cne. de Beaumont) à cause de la
finesse de son grain; il est gris blanc, assez terne, parfois nuancé de teintes
jaunâtres ou d'un rose discret.
La chapelle centrale
de la tribune du narthex est surmontée d'une coupole sur trompes en brèche
scoriacée, reposant sur quatre arcs en plein cintre soutenus par des consoles
rectangulaires dans le mur. Une semblable disposition de voûte en plein cintre,
dont la solidité est à toute épreuve, se remarque également dans l'église
Saint-Front de Périgueux.
Narthex et nef sont
construits lentement, par assises horizontales, comme l'indiquent le changement
de matériaux et de profondes mutations dans le style des chapiteaux. Le porche
méridional date de la fin de la première phase des travaux (vers 1130); celui
du nord ne sera appliqué qu'après la reprise du chantier, à la fin du XIIe
siècle. Tous deux sont surmontés d'une chapelle.
Des piliers carrés,
cantonnés sur chaque face de colonnes engagées, constituent l'élément essentiel
de l'architecture de la nef. Ils traduisent à la fois l'audace de l'architecte
et son mérite. Plus épais, plus élancés (1l m), plus espacés qu'en Limagne
clermontoise (7 m environ), ils sont d'une exceptionnelle beauté, laquelle est
encore rehaussée par la chaude polychromie des pierres: assises superposées de
brèche scoriacée rouge-brun de la Vergueur, d'arkose blanche et fine de
Beaumont, de grès houiller rouge d'Azerat, de granulite ocre de Saint-Just-près-Brioude
(la couleur ocre est due au feldspath jaunâtre). Les mêmes matériaux ont été
utilisés pour édifier les murs. Les grandes arcades en tuf rouge de la nef
s'ouvrent sur des bas-côtés très larges, voûtés d'arêtes. Elles sont à double
rouleau, indépendantes de la voûte. Après la construction de la quatrième
travée, les travaux sont suspendus, vraisemblablement par suite des démêlés
avec les comtes d'Auvergne et du violent différend survenu au sein de la
famille comtale. Ces événements dont il sera question ont de fortes répercussions
parmi le clergé brivadois, maître d'ouvrage. En attendant, on continue à
utiliser le chevet préroman.
*
Vers la fin de
l'époque romane, la paix en Auvergne étant enfin revenue, le chevet de la
basilique Saint-Julien comprenant les cinq chapelles rayonnantes est élevé
au-delà de l'ancien. Celui-ci est alors démoli pour édifier le déambulatoire à
son emplacement, tout en respectant soigneusement l'autel-tombeau à ciborium,
qui ne sera démoli que longtemps après (XVIe siècle.). Finalement, la cinquième
travée assure le lien avec les quatre autres, construites avant l'interruption
du chantier. Aucun transept débordant n'est prévu, toutefois il est marqué à
l'intérieur par la présence de part et d'autre d'une tribune et, à l'extérieur,
de chaque côté également, par une grande arcade brisée, séparée du mur, dont le
rôle est défensif, devant servir de mâchicoulis. Du côté nord, la cinquième
travée est également flanquée de mâchicoulis. Ces mâchicoulis étaient surmontés
de hourds de bois construits sur les plates-formes, servant à loger les
défenseurs, ainsi qu'on peut le voir sur le tableau du peintre Guillaume Rome.
Dans cette seconde
phase, les travaux progressent vraisemblablement d'est en ouest. Le nouveau
maître d'œuvre ne se préoccupe pas de savoir ce qu'aurait fait son
prédécesseur, le génial architecte de la nef. Son style est différent. Il
s'inspire très librement des chevets à déambulatoire et chapelles rayonnantes
de la Limagne: ce large déambulatoire ouvrant sur des chapelles rayonnantes
lui permet de conserver intacte la partie essentielle du sanctuaire,
l'autel-tombeau ou chœur proprement dit, et même de la mettre en relief. Il a,
en outre, l'avantage de permettre aux fidèles de vénérer de plus près les
reliques des saints Julien, Ilpize et Arcons.
Son œuvre brillante
est encore romane par son plan et sa structure, mais déjà gothique par son
esprit et sa décoration. Elle est pleine de raffinement, d'ornementations
délicates et variées: rinceaux courant le long des chapelles, arcs trilobés,
multiplication des colonnettes autour des fenêtres, mouluration abondante des
arcs. Des branches d'ogive apparaissent ici et là. Le voûtement du large
déambulatoire, berceau annulaire compartimenté d'arêtes, est entièrement
construit en pierres appareillées. Ce vrai tour de force suppose une habileté
étonnante de la part des ouvriers.
"La régularité du
chevet est encore plus saisissante à l'extérieur, écrit Guy Nicot; s'il se
présente avec cette noble régularité des chevets auvergnats, il n'en demeure
pas moins animé par le jeu des couleurs et des motifs qui lui sont
propres".
A l'extérieur, comme à
l'intérieur, les fenêtres du chevet sont très décorées - voussures,
colonnettes, - et la sculpture surabonde: chapiteaux finement ciselés, modillons
tous différents supportant la corniche qui rappelle celle des bas-côtés de
l'église de Vézelay. Sous la corniche du chevet supérieur correspondant à la
nef, on remarque une bande ornementale, composée de motifs géométriques et polychromes
en pierres, que l'on retrouve ailleurs, notamment à la cathédrale du Puy, à
Saint-Michel d'Aiguille, à Thines (Ardèche),... Bel exemple de ce roman tardif
fleuri, quelque peu baroque!
*
Cette reconstruction
progressive s'opère moyennant d'importantes transformations. Dans la cinquième
travée, comme l'a observé M. Gabriel Fournier, le pavé en petits galets
d'époque carolingienne est défoncé pour installer les puissantes fondations
des piles romanes. Ces fondations recouvrent les murs latéraux antérieurs qui
sont arasés.
*
Les voûtes ogivales de
la nef ne seront construites qu'aux XIIIe et XIVe siècles: les maîtres
d'ouvrage manquant de fonds feront appel aux fidèles de la chrétienté; une
bulle du pape Alexandre IV, datée du 9 août 1259, accordera des indulgences à
ceux qui contribueront par leurs aumônes aux travaux en cours à la basilique
Saint-Julien de Brioude.
On ignore le système
de voûtement primitivement prévu par le maître d'œuvre. Voûtes d'arêtes comme
sur les bas-côtés ou suite de coupoles sur trompes analogues à celle de la
chapelle centrale de la tribune du narthex?... On trouve ce dernier système à
la cathédrale du Puy. A remarquer, sur les murs latéraux de la troisième
travée, deux grandes fenêtres symétriques, de style gothique flamboyant; à
remarquer aussi, à l'extérieur, de rares arcs-boutants.
La basilique terminée
est consacrée, c'est-à-dire officiellement vouée à Dieu et au culte divin, le
30 août d'une année que l'on ne peut préciser, vers le milieu du XIIIe siècle.
Un bref du pape Nicolas IV, en ] 289, nous révèle cet évènement; le bréviaire
de Brioude (édit. 1654) et la Semaine religieuse du Puy (25 juin 1915, p. 455)
l'attestent.
Ce splendide
sanctuaire, élancé et bien éclairé - au moins quatre fenêtres éclairent chaque
travée -, édifié sur la tombe de saint Julien, constitue le monument le plus
remarquable de la ville, celui qui, chaque année, attire le plus de visiteurs
admiratifs.
Divers événements, sur
lesquels il est utile de revenir, ont donc interrompu la construction de la
basilique Saint-Julien, ce qui est fort regrettable. Il s'agit, d'une part, des
démêlés avec la famille comtale et, d'autre, des différends survenus entre les
membres de cette même famille.
La Maison d'Auvergne,
dont la grandeur n'est ignorée de personne, ne lutta pas seulement contre
l'évêque et le Chapitre cathédral, pour asseoir son autorité, mais aussi contre
la communauté des clercs de Saint-Julien de Brioude, qui était alors l'un des
établissements ecclésiastiques les plus puissants de la province.
Il est vrai que la
Maison comtale possédait, à Brioude même, la comtalia, forteresse
jouxtant celle du Chapitre, incluse dans le puissant castrum Victoriacum.
Mais, si cette proximité représentait une convoitise, elle ne constituait pas
un motif pour s'en emparer.
Afin de parvenir à ses
fins, la famille comtale ne trouve rien de mieux que de tenter de mettre un de
ses membres à la tête du Chapitre brivadois, en qualité de prévôt ou de doyen.
Mais l'essai ne semble pas avoir réussi.
*
Dès son accession au
comté d'Auvergne, Robert III, fils du comte Guillaume VI, manifeste ouvertement
ses exigences. Pour parvenir sûrement et rapidement à ses fins, il n'hésite pas
à utiliser les armes. A leur tour, les chanoines brivadois se saisissent de l'épée.
Dans l'ardeur du combat, un chanoine est blessé.
Grâce à la médiation
de Joubert Armand, les hostilités prennent fin et un accord est conclu, en
1136, en présence d'Albéric (ou Aubry), archevêque de Bourges (1136-1146), de
Pierre, archevêque de Lyon, et d'Aymeric, évêque de Clermont (1127-1150).
Les conditions sont
humiliantes pour le comte auvergnat. Robert III se présente nu-pieds dans la
basilique Saint-Julien pour réparer l'excès commis contre la personne d'un
chanoine; il jure de ne plus nuire aux fils de cette Eglise, aux clercs de tous
ordres, ni par lui-même, ni par personne interposée, et signe une convention.
Mais la trêve dure
peu. Il est vrai que certains chanoines, issus des grandes familles
chevaleresques de la région, suivent plus facilement leurs instincts guerriers
que l'office divin. Pire encore, ils luttent à main armée contre la partie de
la communauté restée fidèle à la règle canoniale.
Inutile de dire que
les grands seigneurs des environs sont tout heureux d'attiser ces passions
perverses.
*
Pour mettre fin à
cette anarchie, Louis VII, dès le début de son règne, tient à se rendre en
personne à Brioude. Il y arrive, entre le 22 août 1 ]38 et le 1er avril 1l39,
accompagné du bouteiller et du chancelier de France. Dans la Comtalia
ou Palais, il tient un plaid où sont confirmés les privilèges accordés à cette
Eglise-, par Charles le Chauve. Il proclame à son tour que le Chapitre et ses
possessions ne relèvent d'aucune puissance humaine, si ce n'est du roi de
France.
L'acte solennel est
rédigé et publié dans le Palais, que Louis VII dit sien (palatio nostro).
Mais, dès que le
cortège royal disparaît à l'horizon, les passions se rallument, la violence
reprend le dessus et cela toujours pour des intérêts matériels. S'ouvre alors
une époque bien triste pour l'histoire d'Auvergne et du Brivadois, qui va durer
quelques décennies et sur laquelle d'ailleurs nous sommes mal renseignés.
Vers le milieu du XII
e siècle, de violents démêlés surgissent au sein de la famille comtale
d'Auvergne: le comte Guillaume le Vieux aurait déshérité Guillaume le Jeune,
son neveu. Ce dernier, se considérant lésé, fait appel à son seigneur direct
Henri II, roi d'Angleterre, et duc d'Aquitaine (1152-1189) par son mariage avec
Aliénor. D'où rivalités très vives et guerres entre les partisans respectifs
des deux Guillaume. Pendant cette période, le château d'Auzon, entre autres,
est l'objet de ces rivalités entre seigneurs. Il s'agit en fait de l'Eglise
Saint-Laurent, sise à l'intérieur du castrum, que les seigneurs de Nonette et
ceux d'Auzon avaient prise de force.
Même le Chapitre de
Brioude est divisé en deux clans. Pour mettre un terme aux conflits, le pape
Eugène III intervient. Vers 1153, il écrit à Géraud II de Cher, évêque de
Limoges (1142-1170), et à Pierre-le- Vénérable, abbé de Cluny (1122-1156), les
engageant à prendre rendez-vous avec Aimeric, évêque de Clermont (1111-1151),
pour lui enjoindre de libérer un chevalier qu'il retient captif depuis deux
ans. Il autorise l'abbé de Cluny à résoudre les difficultés existant au sujet
du château d'Auzon, dont la propriété est disputée à l'évêque de Clermont par
quelques seigneurs. Mais on ignore comment l'abbé de Cluny résout le problème.
Dans ce conflit,
Guillaume le Vieux promet d'abord de comparaître devant le roi d'Angleterre
puis se ravise et se réfugie auprès de Louis VII, ce qui provoque une
expédition d'Henri II en Auvergne, en 1167.
Le château de Nonette
est assiégé. Le différend aboutit à un partage des terres du comté.
Mais les hostilités
continuent entre le roi de France et celui d'Angleterre : c'est un prélude à
la guerre de Cent Ans. Guy Il, comte d'Auvergne tient pour ce dernier, tandis
que son frère Robert, évêque de Clermont (1195-1227), pour le premier. D'où une
mésentente entre les deux frères, avec des alternatives de paix précaire, des
traités mal observés, des recours aux rois anglais. Finalement, Philippe
Auguste, irrité contre eux, décide d'envoyer une armée royale en Auvergne.
Celle-ci s'empare d'un grand nombre de lieux fortifiés - 120, dit Bertrand
Itier -, parmi lesquels Issoire, Vodable, Nonette de nouveau, Tournoel,
Riom,... (1211-1212). Guy Il et le Dauphin d'Auvergne, se voyant abandonnés par
le roi d'Angleterre, s'empressent de recourir à la clémence du Monarque
français, qui veut bien leur accorder la paix. Mais dans le traité qu'il signe
avec eux, il les oblige à lui céder toutes les terres qu'il leur avait
enlevées. Le comte se trouve alors dépouillé de presque tout son comté. C'est vraisemblablement
alors qu'Auzon, suite à cette expédition - la ville fut-elle prise? -, passe en
partie dans le domaine royal: le roi y possédera désormais son château, jusqu'en
1536.
*
Un autre événement, le
schisme à la tête de l'Eglise, aurait pu s'ajouter aux motifs précédents et
intervenir dans l'interruption de l'important chantier brivadois.
Fait plus grave
encore, la chrétienté passe par une crise de la papauté. Innocent Il, élu trop
précipitamment par six cardinaux seulement dès le dernier soupir d'Honorius
Il, voit dénoncer cette procédure par le cardinal Pierleone. Ce dernier, homme
de qualité et personnage populaire à Rome, outré de cette façon expéditive de
procéder, se fait élire par ses amis, sous le nom d'Anaclet Il. Les deux papes sont
sacrés le même jour, 23 février 1130, l'un à Sainte-Marie-Nouvelle, l'autre à
Saint-Pierre. Politiquement plus habile, Anaclet Il force son ri val à se
retirer en France.
L'Allemagne,
l'Angleterre et la France, à l'exception de l'Aquitaine, se prononcent pour
Innocent Il, mais Anaclet a la faveur des Romains et de la majorité de
l'Italie. Il meurt, le 25 janvier 1138, sans avoir reconnu son rival Innocent
II.
Après la mort
d'Anaclet, Victor IV est élu. Mais ses partisans étant peu nombreux, il ne tarde
pas à se soumettre: le 29 mai 1138, dans l'église Saint-Pierre de Rome, il se
prosterne aux pieds d'Innocent Il et lui jure fidélité. Ainsi se termine le
schisme. Malheureusement, il va se rallumer une vingtaine d'années plus tard,
de 1159 à 1177.
Le 7 septembre 1159,
Rolando Bandinelli, homme de talent, est élu pape sous le nom d'Alexandre III,
mais une minorité s'est prononcée pour Octavien de Monticelli, reconnu pape
sous le nom de Victor IV, par l'empereur Frédéric Barberousse. La lutte du
Sacerdoce et de l'Empire recommence aussitôt. L'empereur opposera
successivement à Alexandre III deux autres antipapes. Réfugié en France,
Alexandre III s'immisce dans les affaires du royaume, ce qui ne plaira pas
toujours à Louis VII. Finalement, en 1177, il oblige l'empereur à s'humilier et
à reconnaître la suprématie pontificale.
Comme il a été dit
précédemment, Brioude est une Eglise-Mère, c'est-à-dire organisée sur le modèle
de l'Eglise épiscopale, la véritable Eglise-Mère au sens propre. Elle possède
trois sanctuaires de base: le baptistère Saint-Jean-Baptiste, l'église
paroissiale Notre-Dame et la basilique Saint-Julien ou reliquaire monumental.
De bonne heure, dès l'époque mérovingienne, d'autres basiliques vont s'édifier
autour de ce noyau chrétien primitif. Et, en premier lieu, la basilique
Saint-Pierre dédiée au chef des Apôtres et abritant des linges ayant touché ses
restes.
Outre celles déjà
mentionnées, parmi les plus anciennes, figurent les églises Saint-Laurent et
Saint-Ferréol.
*
La majorité de ces
églises, pour ne pas dire toutes, sont construites à Brioude par les grands
propriétaires et notamment par les comtes et vicomtes d'Auvergne, possessionnés
en ce lieu. En conséquence, ils possèdent des avantages, notamment le droit de sépulture
ou droit d'être inhumé à l'intérieur du sanctuaire et le droit de présentation
et de nomination, consistant en la faculté de désigner ou de présenter un
ecclésiastique (chapelain, curé, prieur, abbé,...) à la tête du clergé desservant;
l'institution canonique ou approbation, après vérification de la capacité du
candidat, étant toutefois réservée à l'évêque du diocèse. Nous savons aussi que
pour éviter les abus assez fréquents concernant le droit de nomination,
l'Eglise encouragea les constructeurs d'églises à céder leurs droits aux
évêques, aux abbayes, aux prieurés, aux Chapitres,... Ainsi verrons-nous le
vicomte Dalmas céder au Chapitre Saint-Julien l'église Saint-Pierre de Brioude,
érigée en ce lieu par ses ancêtres. Dès lors, le Chapitre aura le droit de
présentation ou de nomination à la cure de cette église.
Le Chapitre nommait le
curé des églises Saint-Jean, Notre-Dame, Saint-Pierre, Saint-Laurent,
Saint-Ferréol, Saint-Genès, Saint-Préjet.
*
L'église Saint-Jean, de petites dimensions, était édifiée à l'emplacement
du baptistère primitif. Celui-ci fut, après la basilique Saint-Julien, l'un
des premiers sanctuaires construits. De forme ramassée, assez souvent
octogonale ou hexagonale, il était distinct de l'église où l'on célébrait les
saints mystères, car on baptisait alors par immersion. Cet édifice religieux,
devenu plus tard centre paroissial dont dépendait le village d'Entremont, dut
être plusieurs fois reconstruit.
En 1773, au dire d'une
enquête de police, il était "enfoncé, très bas et très écrasé", ce
qui dénote son ancienneté: en ville, le niveau des rues tend à se surélever au
cours des âges, c'est pourquoi on procède aujourd'hui, avant réparation, à un
déchaussement préalable. Il se trouvait, en outre, près des boucheries, dans un
endroit humide, malsain, ne recevant pour ainsi dire l'air d'aucun côté.
L'insalubrité était encore accrue par les inhumations à l'intérieur, sous les
dalles. Le curé Clerguet, ayant respiré un peu trop longtemps l'air
pestilentiel qui en sortait, y contracta la maladie dont il mourut peu de jours
après. Pour ces motifs, suite à l'enquête, l'assemblée de police réclama la
suppression de cette église, mais la délibération ne fut pas mise à exécution.
A la Révolution, elle
fut vendue comme bien national et adjugée, pour la somme de 458 livres, aux
citoyens Vernière, juge de paix, Malcourant, maçon, et Reynaud, de la Roche, à
condition pour les acquéreurs de la faire démolir à leurs frais. Ce qui fut
exécuté.
Par suite de son
origine ancienne, ce sanctuaire était le siège de nombreuses confréries: celles
de l'Adoration perpétuelle; de Notre Dame de la Purification; de saint
Jean-Baptiste; de saint Yves, patron des juristes; des saints Crépin et
Crépinien, patrons des cordonniers et tanneurs; de sainte Radegonde, reine de
France; de sainte Apollonie ou Apolline, vierge et martyre (+ 249); de saint
Verny, patron des vignerons.
Le Chapitre
Saint-Julien présentait à la cure. Relevons le nom de quelques desservants:
Gilbert d'Angles (1616, 1633); Pierre Galambre (+ 25 mars 1665); Claude Goy,
bachelier en théologie (1666); Joseph du Treuil (1681, 1707); Chalvon (1724,
1729); Maurice Clerguet (+ 6 sept. 1773); Jean-Baptiste Gueyffier de Longpré
(1773-1793).
*
La primitive église
Notre-Dame, qui fut le premier centre paroissial brivadois, remonte à la
fin du Ve siècle ou au début du VIe. Après le concile d'Ephèse, en 431, où la
Vierge Marie fut proclamée 'Mère de Dieu', dans cet élan de piété mariale, la
majorité des cathédrales et un grand nombre d'églises lui furent dédiées. Tel
fut le cas pour la cathédrale du Puy, celle de Clermont, Ajaccio, Amiens,
Auch, Avignon, Bayeux, Bayonne,... l'église Notre-Dame du Port à Clermont,
celle de Brioude, Tence, Beaulieu, Croisances,...
Récemment, on a
découvert l'emplacement exact du sanctuaire primitif - à quelques dizaines de
mètres à l'est de la basilique Saint-Julien - et le chevet de l'édifice du
XIIe.
Dans ce centre de la
principale et plus ancienne paroisse, il était normal que les membres de la
magistrature brivadoise, en l'occurrence ceux de l'élection, aient un banc
attitré. Ce droit leur avait été contesté par le Chapitre, mais un arrêt du
Conseil les avait maintenus dans ce privilège. Mécontents d'avoir été déboutés,
les chanoines incitèrent un bourgeois de la ville, nommé Christophe Langlois, à
former opposition à cet arrêt. Après de longs débats, l'arrêt fut finalement
abrogé.
Cette église était
également le siège de la célèbre confrérie dénommée 'la Générale', fondée en
1607, par des paysans de Massiac, Espalem, Beaumont et Lamothe, en l'honneur
de l'Assomption de la sainte Vierge. Approuvée par le pape, cette pieuse
association comptait 400 membres, issus de paroisses différentes. Tous les
quatre ans, elle convoquait l'ensemble des confrères à Brioude. Là, se
déroulait la 'grande fête des paysans'. La confrérie se développa beaucoup,
comptant parmi ses membres non seulement des agriculteurs, mais aussi des
clercs, des nobles et des bourgeois. Elle s'éteignit à la Révolution.
Le doyen du Chapitre
présentait à la cure. Parmi les curés de cette paroisse, citons: Barthélemy de
Job (1588); Vital Branzie (1616); Jean Bonnat (1633); Dupuy (1642); André
Freydefont (1646, 1678); André Vernède (1690,1709); Jean Bravard (1714); Jean
Clerguet (1714-1756); Antoine Thomas (1755-1791), bachelier en droit.
Mise en vente à la
Révolution, l'église Notre-Dame fut adjugée pour la somme de 1 425 livres au
citoyen Bonne, qui en démolit une partie.
*
La construction de l'église
Saint-Pierre par la famille comtale d'Auvergne remonte vraisemblablement au
VIe siècle.
Selon le conseil des
papes aux possesseurs laïcs d'églises, le vicomte Dalmas, qui est aussi abbé
laïc de Brioude, donne au Chapitre, entre les années 945 et 970, l'église Saint-Pierre
de cette ville, avec toutes ses dépendances et notamment la villa de Clamon
(comm. Lorlanges); elle sera confiée aux soins d'Aimenradus (ch. CCXXIX).
Cette église
paroissiale, détruite à la Révolution, était destinée aux fidèles de la partie
nord de la ville
Deux consoles
sculptées, ornées de feuillage, incluses dans le mur d'une maison de la rue
Saint-Pierre, la rue elle-même et l'impasse qui portent son nom, rappellent
encore le souvenir de cet ancien édifice religieux, reconstruit ou remanié aux
XIIIe-XIVe siècles. En 1899, des terrassements effectués à l'angle des rues
d'Assas et de Saint-Pierre mirent au jour des sépultures provenant de l'église
démolie.
Primitivement, la
famille comtale présentait à la cure puis, dès la fin du Xe siècle, le Chapitre
Saint-Julien.
Voici quelques curés
ayant desservi cette paroisse: Vital Bouquet (1431); André Gondard (1616);
Claude Varennes (1678); Annet Besset (1704); Jean Sauvayre (1702-1742);
Jean-Baptiste Martinon (1743); Jean Grenier (1743-1766); Valentin Touzery
(1766); Etienne Delcher, docteur en théologie, chanoine hebdomadier du Chapitre
Saint-Julien, dernier curé de Saint-Pierre (1767-1791), puis évêque
constitutionnel de la Haute-Loire (1791-1801) - ministère qui lui causera bien
des déboires -, et enfin, curé de l'église Saint-Julien, désormais unique
paroisse de Brioude (1803- +17 août 1806).
*
L'église
Saint-Laurent, dédiée au diacre
romain martyrisé, le 10 août 258, fut édifiée sur la colline qui porte encore
son nom.
Cette basilique
pourrait être d'origine ancienne et même remonter à la fin du Ve siècle ou au
début du VIe. En effet, selon Grégoire de Tours, le duc Victorius, qui avait
orné de colonnes la basilique Saint-Julien de Brioude, avait aussi fait
construire celle dédiée à saint Laurent et à saint Germain de Liziniat
(Saint-Germain-Lembron). Pourquoi ce généreux donateur ne serait-il pas aussi à
l'origine de l'église Saint-Laurent de Brioude? Reconnaissons cependant
qu'aucun document ne vient étayer cette hypothèse.
Elle servait de paroisse
aux villages, voisins de Brioude: le Bouchet (comm. de
Saint-Laurent-Chabreuges), Cissac (comm. de Saint-Just-près-Brioude), le
Cellier (comm. de Saint-Laurent-Chabreuges) et Chabreuges qui prendra par la
suite le nom de Saint-Laurent-Chabreuges.
Cette église
paroissiale fut supprimée à la fin du XVIIe siècle mais le nom de son titulaire
subsiste encore dans le nom de cette commune. La cure était à la nomination du
Chapitre. Parmi les curés, remarquons : Jean Romeuf (1616); J. Astier (1633);
Pierre Lac (1672, 1688).
*
L'église
Saint-Jacques était dédiée à saint
Jacques le Majeur, frère aîné de saint Jean l'évangéliste. Centre d'une
paroisse, elle fut édifiée assez tardivement, lorsque le pèlerinage
compostellan en l'honneur de cet apôtre se généralisa, c'est-à-dire vers le
XIIe siècle. Brioude se trouvant, en effet, sur une voie importante,
représentait une étape sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Il était
donc normal qu'il y ait ici un sanctuaire en l'honneur de l'apôtre auquel la
chrétienté attachait tant de dévotion.
L'église
Saint-Jacques se situait entre le porche nord de la basilique Saint-Julien et
l'hôtel de la Prévôté. Ce centre paroissial fut supprimé vers la fin du XVIIe
siècle. Parmi les curés desservants de cette époque, on relève: Bertrand
Besseyre (1616), Roger Brandon (1633), Jean Benoît (1671-1675).
Aucun vestige ne
subsiste aujourd'hui de cet édifice. Seule, la statue Saint-Jacques en marbre
blanc, remarquable quoique usée et mutilée, située dans le porche nord de la
basilique, rappelle son souvenir.
*
L'église
Saint-Genès se situait à la place qui
porte encore son nom. Dédiée au saint évêque d'Auvergne (+ 660) - un comte
d'Auvergne du même nom et vivant à la même époque (+ v. 710) fut aussi
canonisé-, elle n'était donc pas antérieure au VIle siècle. Selon les relevés
des fouilles de 1844, elle mesurait 32 m de long, 8 m de large; le chœur (6 m)
était moins large que la nef.
En 1669, Jérôme de la
Mothe-Houdancourt, évêque de Saint-Flour, en accord avec le Chapitre
Saint-Julien, ordonna la suppression et la démolition de cet édifice religieux,
estimant qu'elle était trop proche de l'église Saint-Jean, séparée seulement
par le cimetière commun. Des contestations assez vives s'élevèrent. Mais à la
suite d'une enquête pour apprécier les avantages et les inconvénients d'une
telle opération, la démolition fut finalement décidée. L'emplacement du
sanctuaire servit à agrandir le cimetière commun et la paroisse réunie à celle
de Saint-Jean.
Le doyen du Chapitre
présentait à la cure de Saint-Genès. Notons quelques curés: Jean Albe (1488);
Jean Ayme (1616); Antoine Courtial (1628); Claude Barreyre (1633); N... Thomas
(1642); Claude de Perpezat (1654); Guérin Allezais (1662-1664); Jean Benoît
(1677); François de Fontanges, dernier titulaire, chanoine de Saint-Julien
(1679-1691).
*
L'église
Saint-Préjet était située au sud de
la ville, près du mur d'enceinte (uallatum), au Vallat. Lors de la
construction du 'nouveau bâtiment' de l'Institution Saint-Julien, des
sépultures de cet ancien cimetière furent mises au jour..
Elle était dédiée à
saint Préjet, originaire de Vézezoux, évêque d'Auvergne (665-676), mort martyr.
Comme la précédente, elle était donc postérieure au VIle siècle. Erigée par un
gros propriétaire terrien, vraisemblablement un membre de la famille comtale,
comme l'indique le document qui suit, elle fut ensuite donnée à l'abbaye de
Mozat. Une charte du Cartulaire de Brioude (n° 176) la mentionne.
Au mois de janvier
864, Lanfrède, abbé de Mozac, rétrocède, au comte Bernard et à sa femme
Ermengarde, ce sanctuaire et ses dépendances (cour, maisons et jardins),
consistant en deux prés, un champ, un labour; plus, quatre manses en la uilla
de Mazerat (lieu détruit, comm. de Vieille-Brioude). En échange, le comte
Bernard et son épouse cèdent au monastère Saint-Pierre et Saint-Caprais de
Mozac, l'église Notre-Dame de Vichy, dans la vicairie de Randan, avec ses
dépendances, parmi lesquelles la uilla de Donazat (lieu détruit, comm.
Boudes, P.-de-D.).
Bien entendu, le comte
Bernard ou ses descendants donneront par la suite au Chapitre Saint-Julien
l'église Saint-Préjet, puisque celui-ci nommera le curé desservant.
L'édifice primitif fut
reconstruit aux XIIIe-XIVe siècles, dans le style gothique. Il était le siège
d'un prieuré et de deux confréries, celle de Notre-Dame de la Maladie et celle
de saint Loup.
Mentionnons quelques
curés: Jean-Baptiste de Biçay (1616-1654); Antoine Freyssenet (1664); Julien
Guéringaud (1666); Antoine Vascher (1667); Maurice Bonnet (1700, 1703);
Jean-Joseph Pissis, originaire de Lamothe (1714, 1734); Jacques Pissis (1741)
qui deviendra curé de Paulhaguet; N... Petit (+ 1755); Pierre Couguet
(1753-1783); Mathieu Raynaud (1791), dernier curé.
Un des derniers
vicaires de cette église fut Antoine Bagès. Né à Brioude, en 1750, contemporain
et ami d'Etienne Delcher, évêque constitutionnel de la Haute-Loire, il prête
serment comme lui et l'accompagne au Puy où il est nommé premier vicaire à la
cathédrale. Emprisonné pendant la Terreur, il est appelé, après le 9 thermidor,
à réorganiser le collège de Brioude qu'il dirige pendant quelques années, avant
de se retirer au Puy où il meurt, en 1828.
A la Révolution,
l'église Saint-Préjet est vendue comme bien national puis démolie. Les matériaux
seront utilisés dans la construction de diverses maisons particulières, dont
l'une abritera une partie de l'école des Frères lorsque ces derniers seront
chassés, en 1891, de leur immeuble situé au boulevard Desaix.
*
L'église
Saint-Ferréol avait été érigée, près
de la fontaine Saint-Julien, où, selon la légende, à cause des algues rouges
qui poussent dans l'eau de cette source, la tête du martyr aurait été lavée.
Elle était dédiée au
tribun militaire Ferréol, martyrisé alors qu'il était en garnison à Vienne, en
Gaule, vraisemblablement lors de la persécution de Dèce (250) ou peut-être de
Dioclétien (303) ?.. Depuis l'invention (mise au jour) de ses restes par saint
Mamert, en 475, il fut associé au martyr brivadois dont la réputation était
déjà bien établie. De cet événement naquit la légende que raconte Grégoire de
Tours et qui ira en s'amplifiant.
Cette basilique avait
été construite d'assez bonne heure, au début du VIe siècle. Grégoire de Tours
fait allusion à ce sanctuaire situé à trois jours de marche de Clermont et
"à peu près à dix stades (environ 1,6 km) du uicus de
Brioude".
Erigée en paroisse,
cette église fut confiée aux clercs (prêtres) de l'Université brivadoise qui en
assuraient le service. La paroisse comprenait essentiellement les villages de
Crispiat et de Cohade.
Vers l'an 1500, de
précieux reliquaires conservés dans cet édifice furent volés. Les malfaiteurs
pénétrèrent nuitamment à l'intérieur, après avoir fracturé une fenêtre
'ferrée', crocheté plusieurs coffres et armoires, où ils prirent des
reliquaires en or et en argent et autres joyaux de grande valeur. Suite à une
enquête, les voleurs, pris de remords, rendirent secrètement, une partie des
reliques accompagnées des authentiques (certificats d'authenticité délivrés par
la hiérarchie ecclésiastique) mais non les reliquaires.
Le 14 juin 1608, les
religieux Minimes s'installent en ce lieu et desservent désormais la paroisse.
Vers 1769, le siège paroissial est transféré au village de Cohade où il
subsiste encore. Cette petite agglomération prend alors le nom de Saint -
Ferréol-de-Cohade. A la Révolution, l'église et le couvent des Minimes
Saint-Ferréol sont vendus comme bien national et adjugés pour la somme de 9 750
livres au citoyen Alluys. Celui-ci démolit le sanctuaire et ne conserve que le
bâtiment principal où il installe une fabrique d'amidon.
Mentionnons quelques
curés de cette paroisse: Guillaume Guyonnet (1431); Julien Bonnet (1616);
Pierre Galambre (1658); Mathieu Rocher (1687-1701); Antoine Faure (1742);
Jean-Baptiste Delcher (1755); autre Jean Delcher, neveu du précédent
(1757-1769).
*
Dans son remarquable
ouvrage, Brioude et sa région, Alphonse Blanc affirme qu'il existait à
Brioude, au XIe siècle, une église Saint-André dont on n'a retrouvé aucune
trace. Elle avait été donnée à La Chaise-Dieu par Rancon, évêque de Clermont
(v. 1028-1052). Le pape Léon IX confirma cette donation. Mais, il s'agit en
fait de l'église Saint-André de Comps, aujourd'hui Lavaudieu.
*
Parmi les sanctuaires
de la ville de Brioude ou des environs immédiats, signalons en dernier lieu la
chapelle Notre-Dame-des-Prés, édifiée hors de l'agglomération, sur la rive
gauche du Courgoux et, selon l'abbé Lespinasse, non loin de l'actuel passage à
niveau.
D'après l'Ordo de 1766
du diocèse de Saint-Flour, cet édifice religieux était à la nomination des
familles Mazel et de Montillet du Brandour, habitant au diocèse de Clermont. Ce
qui nous indique les constructeurs de ce sanctuaire.
De cette chapelle
dépendait une maison à Brioude, probablement la demeure prévue pour le prêtre
desservant. A la Révolution, cet immeuble fut vendu comme bien national et
adjugé 950 livres au citoyen Pierre Dalbine.
Quant à l'édifice
religieux et le champ sur lequel il était édifié, ils furent vendus, non
compris le mobilier, le 7 novembre 1792. L'ensemble estimé 1 600 livres fut
adjugé 5 100 livres à Jacques Guy, maçon brivadois.
De nos jours, rien ne
permet de situer son emplacement exact; seule la rue Notre dame des prés
rappelle son souvenir.
Dans le domaine de la
santé, écrit Jean-Noël Biraben, "si l'on considère l'influence que le
genre de vie peut avoir sur la santé des individus, le Moyen Age, qui nous
paraît si lointain et pourtant relativement récent, appartient cependant déjà
à cette période très évoluée de l'humanité en France où le milieu culturel
l'emporte, et de beaucoup, sur le milieu naturel [...]
Vêtements et habitat,
qui protègent des grandes intempéries, se perfectionnent avec le temps et le confort
des intérieurs (mobilier, chauffage), se diversifient pour mieux s'adapter aux
besoins. L'alimentation, sauf lors de rares grandes famines, semble abondante
si l'on en croit les rations que les monastères accordent, dans le haut comme
dans le bas M.A., à leurs hôtes ou à ceux qui travaillent pour eux [...].
On se lave au MA., on
se baigne, dans les étangs et rivières à la campagne, dans les étuves en ville,
et c'est un usage assez général de se passer les mains à l'eau avant chaque
repas, mais les mouches, très nombreuses à la bonne saison, se posent sur les
excréments (depuis deux ou trois décennies, ces derniers ont réapparu en
ville!...) et les aliments sans qu'on s'en soucie..."
A cause de la
mortalité infantile élevée, l'espérance de vie voisine les 25 ans mais on
trouve quelques centenaires. Charlemagne réorganise l'enseignement de la
physique qui comprend la médecine. Cependant, réservé à un petit nombre de
moines et de clercs, l'enseignement de l'art médical reste peu développé et ne
délivre pas de diplôme. On croit au miracle: les psychiatres savent fort bien
aujourd'hui que le moral influe sur le physique. En outre, les constatations
médicales de Lourdes relatent des guérisons qui, de nos jours, sont
inexplicables scientifiquement.
"Il serait faux,
cependant, poursuit J.N. Biraben, de voir dans les hommes du M.A. des foules
passives et résignées. Selon la belle expression de Marcel Sendail, «Jamais,
avec autant d'intrépidité n'a été assumée la condition humaine dans sa
surnaturelle plénitude. Jamais avec autant de foi ne fut conférée à la douleur
et à la plaie du corps leur valeur positive et infinie». Les hommes croient que
l'on peut agir sur les maladies, non seulement par la prière et le repentir,
mais aussi par des drogues composées de simples et de produits, qui agissent
par leurs qualités, physiques et chimiques ou par leurs vertus surnaturelles,
indiquées par les signes".
Vers 1065, Constantin
l'Africain se retire au Mont Cassin et traduit de l'arabe 37 œuvres médicales.
"Le changement est si profond que l'on peut parler d'une véritable
renaissance médicale. La médecine attire alors un nombre croissant d'étudiants
et la forme même de l'enseignement, comme celle de l'exercice de la médecine
en sont bouleversées. "
En 1140, Roger II de
Sicile organise l'enseignement médical, prescrivant aux étudiants d'abord 3
ans de logique, puis 5 ans de médecine, enfin une année de pratique sous la
direction d'un médecin, le tout couronné, pour la première fois, par un
diplôme. Ainsi apparaissent les docteurs en médecine que les Français
qualifient alors de physiciens. .
La première faculté de
médecine de France est fondée à Montpellier au XIIe s.; celle de Paris en
1253, après Toulouse (1229), puis Avignon (1303), Orléans (1312), Cahors (1332),
Grenoble (1339),... Autre grand bouleversement de l'art médical, aux XIe et
XIIe s., l'Eglise interdit aux moines la pratique de l'art médical (Conciles de
Clermont, en 1130, de Reims, en 1131). Le concile de Troyes (1163) interdit la
pratique de la chirurgie aux religieux et aux prêtres;.. .
Bien sûr, on fait
appel aux rebouteux, aux guérisseurs, rarement cités dans les textes, et aux
remèdes simples. "Tisanes, onguents et emplâtres sont les préparations les
plus courantes. Tout est cohérent dans les représentations et les discours de
cette médecine traditionnelle qui fait une large place à la prévention. Elle a
intégré, au fil des siècles, une grande masse de procédés et recettes
empiriques [aujourd'hui oubliés] dont l'efficacité n'est pas toujours négligeable
et, dans l'ensemble, moins souvent nuisible que la médecine officielle".
Dans chaque ville tant
soit peu importante, des hôpitaux sont fondés. Saint Préjet, évêque de
Clermont (665-676), fonde un hôpital (xenochium) dans sa ville
épiscopale, à l'exemple des Orientaux. En Occident, les grandes invasions ont
pratiquement supprimé la plupart des maisons hospitalières; ce sont les évêques
et les monastères qui pourvoient à tous les besoins d'hospitalisation. En
Brivadois, existent aussi des Hôtels-Dieu, notamment à Brioude, à Auzon,
paroisse qui possédait aussi une léproserie à Chappes. Ailleurs, au Puy, à
Saugues,. . .
Entre 1053 et 1075,
les chanoines de Saint-Julien décident d'établir, à Brioude même, un hôpital
ou hospice pour les pauvres et les pèlerins.
Dans ce but, ils
achètent à Bompar et Hugues, fils de Guigo, à Eustorges et Ebrard, fils de
Dalmace, à Foulques et Durand, fils d'un autre Dalmace, pour la somme de 70
sous, des bâtiments contigus aux murs claustraux et au cellier du Chapitre,
bâtiments concédés jadis à leur grand-père Ugbert par les chanoines, après
l'incendie de Brioude allumé par Etienne II d'Auvergne, évêque de Clermont, au
cours de la guerre qu'il fit contre Etienne Blancon. Ces immeubles (casales)
acquis sont ensuite aménagés en fonction de leur destination particulière, puis
un directeur ou administrateur est nommé. La chapelle de cet établissement
hospitalier sera dédiée à saint Robert, ancien chanoine de Brioude et fondateur
de la célèbre abbaye de La Chaise-Dieu, d'où le nom de Saint-Robert donné à
cette maison charitable.
D'aucuns ont
attribué à ce saint, mais sans raison, la fondation de l'hôpital brivadois. A
ce sujet, Amédée Saint-Ferréol, historien brivadois partial et superficiel -
il aurait dû citer ses références et, surtout, utiliser le précieux Cartulaire
de Brioude, ouvrage de base indispensable pour une histoire solide -, a copié
un écrit tendancieux, l'histoire manuscrite. A sa suite, d'autres auteurs ont
commis la même erreur, se copiant les uns les autres. Aucun document sérieux
et ancien ne permet d'attribuer à saint Robert la fondation de l'hôpital
brivadois. En outre, il ne semble pas car, c'est le 23 décembre 1043, donc au
moins une ou peut-être
plusieurs décennies avant la fondation de la maison charitable brivadoise qui
portera son nom, qu'il s'établit, avec deux compagnons, en pleine forêt, à
l'endroit où s'élèvera l'importante abbaye bénédictine.
La lèpre ayant disparu
de nos régions, les biens et revenus de la léproserie de la Bajasse sont
réunis, le 4 mai 1696, à l'hôpital Saint-Robert de Brioude.
Malgré les
augmentations successives de revenus, l'état de cette maison hospitalière
laisse bien à désirer, comme nous l'apprend Antoine-François Le Febvre
d'Ormesson, Intendant d'Auvergne.
"Les bâtiments
dudit hôpital, écrit-il en 1697, sont composés d'une église ou chapelle érigée
sous le nom de saint Robert, d'une salle joignant ladite église, d'où les
pauvres peuvent entendre la messe, et dans laquelle salle il y avait deux rangées
de lits, chacune de huit,[ce] qui fait seize, garnis de couettes de balle,
coussins de plumes, paillasse, couverture, linceuls et rideaux de cadis gris;
une cuisine au bout de la susdite salle, deux chambres, galetas et greniers,
une basse-cour et un jardin; le tout joignant ensemble et clos de murailles.
Il y a actuellement
dans ledit hôpital quinze ou vingt pauvres malades et cinq ou six de ces
pauvres enfants orphelins qu'on y élève jusqu'à ce qu'ils soient en état de
gagner ou quêter leur vie. Le nombre des pauvres malades y est beaucoup plus
grand en temps de disette et de maladie, y ayant eu, dans ces dernières années,
quarante ou cinquante pauvres malades, y en ayant eu jusqu'à cent quarante au
retour de la campagne de Piémont.
Cet hôpital avait
souffert cette foule pendant deux mois, ce qui aurait causé de très grandes
dépenses, autant à cause de la maladie desdits soldats, qui était le flux de
sang, que pour leur nourriture.
Il y avait autrefois
un autre hôpital à Brioude sous le nom de Notre-Dame où l'on logeait des femmes
et dont les revenus ont été réunis audit hôpital Saint-Robert, où l'on reçoit
[maintenant] hommes et femmes. Le bâtiment est tombé en ruines et, comme dans
cet hôpital de Saint-Robert, il n'y a qu'une seule salle et que parfois il se
passe des choses contre la bienséance à cause de la diversité de ceux qu'on y
reçoit, il serait à propos d'établir à cet hôpital une seconde salle pour
séparer les hommes d'avec les femmes".
A la suite de ce
rapport qui nous montre la misère des hôpitaux à cette époque, la seconde salle
réclamée par l'Intendant sera-t-elle aménagée?
A la Révolution,
l'hospice Saint-Robert, dénommé alors 'maison d'humanité', est transféré, pour
des raisons de commodité et d'hygiène, du centre ville dans les locaux du
couvent primitif de la Visitation, à l'emplacement de l'actuel Centre
Hospitalier.
Au milieu du XIIIe
siècle (1257), est fondé un autre hospice, sous le nom d'Hôpital
Sainte-Bonette, établi dans l'îlot délimité au nord par la place Saint-Jean, à
l'est par la rue de la Rudesse ou des Templiers (rue d'Alsace), au sud par la
rue de la Chèvrerie, à l'ouest par la rue de la Petite-Chèvrerie. L'entrée
était située sur la place Saint-Jean.
Desservi d'abord par
des Frères hospitaliers (Templiers), il est ensuite entretenu par les
Chevaliers de Malte. Un document de 1317 désigne cet établissement par
l'expression "Maison du Temple ou Hôpital de Brioude", appellation
qui indique clairement que les religieux templiers s'occupaient naguère de
l'Hôpital Sainte-Bonette.
Cette maison
hospitalière, tombée en désuétude vraisemblablement à cause de la suppression
des Templiers (1312), aurait été reconstruite peu après, à la suite d'une bulle
de Clément VI (1342-1352).
Nous savons qu'il
existait aussi, rue Séguret, un troisième établissement hospitalier, l'hospice
Notre-Dame, connu sous le nom de Petit Hôpital, où seules les femmes étaient
admises. Il avait été fondé au commencement du XVIe siècle, par Antoine II de Langeac,
prévôt du Chapitre (1479-1515). Malheureusement, les bâtiments tomberont vite
en ruines à l'exception de la chapelle. Les revenus seront alors réunis à
l'hôpital Saint-Robert. Les murs rebâtis, les sœurs de la Visitation s'y
établiront. Après la Révolution, l'hôpital Saint-Robert y sera transféré. De
nos jours, le Centre Hospitalier occupe l'emplacement. La rue Sainte-Marie
rappelle le souvenir de cette institution charitable.
Malgré les efforts
pour soigner les malades, notamment les plus démunis, apparaît, au XIIe siècle,
une maladie contagieuse qui corrompt les chairs et déroute la médecine, un peu
comme le sida de nos jours. On l'appelle lèpre.
Cette maladie
infectieuse et chronique due au bacille de Hansen, souvent évoquée dans la
Bible - le Lévitique y consacre deux chapitres, XIII et XIV -, remonte à la
plus haute antiquité. Elle semble connue en Inde dès le XVe siècle avant notre
ère. Il n'est pas sûr qu'elle ait existé en Egypte : certains contestent le
papyrus médical Ebers (XVIe s. B.C.); d'autres prétendent que les momies
égyptiennes en portent des signes. L'Ancien Testament y fait allusion 55 fois,
mais il est difficile de traduire les termes décrivant une maladie de peau et
d'en donner des équivalents précis dans le vocabulaire médical moderne. Si elle
a existé avant que les armées d'Alexandre (IVe s. B.C.) ne la ramènent
massivement de l'Inde, elle n'a pu se manifester que de façon sporadique.
Importée en Europe par
les armées romaines, elle apparaît assez tôt en France. L'Eglise s'en inquiète
et prend des mesures. Dès 549, le concile d'Orléans décrète que chaque évêque
doit nourrir et habiller les malades atteints de lèpre. Ces prescriptions
charitables sont répétées aux conciles de Tours (567) et de Lyon (583). La
première léproserie connue aurait été fondée en 460. Une autre est donnée
comme existant, en 570, à Chalon-sur-Saône.
Mais c'est surtout au
XIIe siècle que cette endémie se propage de façon redoutable, favorisée aussi
bien par les croisades que les pèlerinages. Le fléau s'aggravant, les lépreux
sont isolés. On sait que cette nouvelle maladie est contagieuse, d'où
l'éloignement de ces malades que l'on installe au bord de l'eau pour faciliter
les soins d'hygiène. Dans la région de Brioude, quatre léproseries ou maisons
hospitalières sont fondées: la Bajasse, au bord de la Sénouïre, tout près de
l'Allier; Chappes, au bord de l'Allier, près d'Auzon; Lempdes, au bord de
l'Allagnon; Saint-Barthélemy du Breuil-sur-Couze, au bord de l'Allier. En
dehors du Brivadois, il en existe d'autres: une à Langeac au bord de l'Allier;
une autre à Brives-Charensac au bord de la Loire, non loin du Puy;... Bien
souvent ces maladreries étaient tenues par des religieux infirmiers.
Le testament de Louis
VIII, en 1226, fait état de 2 000 léproseries dans le royaume de France et, en
1224, Mathieu de Paris mentionne 19 000 léproseries dans la Chrétienté.
*
En Brivadois, un
siècle auparavant, avant 1160, Odilon de Chambon, chanoine du Chapitre
Saint-Julien de Brioude, fait "construire à ses frais, au pont de la
Bajasse, pour le salut de son âme, des demeures et une église pour les
lépreux".
En 1161, en accord
avec l'évêque de Clermont, il confie la desserte de ce sanctuaire au prêtre
DemolIe, en qualité de chapelain, ainsi qu'à trois autres. A cet effet, il
ordonne qu'à la mort de l'un de ces prêtres, les trois autres en élisent un
quatrième, non point pour raison de rapacité mais par motif de piété, en
conformité avec le texte de la Sainte Ecriture: "Donnez gratuitement ce
que vous avez reçu gratuitement". Et il leur donne de quoi vivre, sachant
que celui qui sert à l'autel doit vivre de l'autel.
Il décide donc qu'il y
aurait toujours quatre prêtres desservant l'église du pont de la Bajasse et
vivant en ce lieu des donations que le nommé Odilon leur fait. Il leur donne
notamment, à tous les quatre, cette église et les maisons qu'il a construites
en avant du sanctuaire, ainsi que les champs, vignes,... qu'il possède par
achat ou gage, au delà de l'Allier, et plusieurs autres choses qu'il lui plaît
de leur céder charitablement.
Ce prieuré, dont les
biens sont communs avec ceux de la léproserie et gérés par le même
administrateur appelé précepteur, est confié très tôt aux chanoines réguliers
de Saint-Augustin qui se sont établis à Pébrac, en 1062.
En 1326, le prieuré et
la maladrerie de la Bajasse - l'un s'occupant des besoins spirituels et l'autre
des matériels, deux communautés qui vivent côte à côte et se complètent tout en
conservant une certaine autonomie administrative - s'unissent pour ne former
désormais qu'une seule communauté: les chanoines réguliers de Saint-Augustin,
au nombre de huit à cette époque, le précepteur, le frère infirmier, les oblats
de la léproserie et les lépreux eux-mêmes conviennent de vivre sous l'autorité
du même prieur.
*
Le rôle de ces maisons
de soins fut si efficace que cette maladie va régresser aux XIVe-XVe siècles et
disparaître assez tôt de la France et de l'Europe.
Vers la fin du XVIIe
siècle, nous le savons déjà, les biens de la léproserie de la Bajasse,
institution ne répondant plus à sa destination première, sont réunis à ceux de
l'hôpital Saint-Robert de Brioude. Les annexes de Lempdes, Chappes, le Breuil
seront abandonnées et tomberont en ruines.
A la fin du XIe
siècle, un nommé Guérin, seigneur viennois (Dauphiné), est guéri du 'mal des
ardents', par l'invocation de saint Antoine. En signe de reconnaissance pour
le bienfait obtenu, Gaston, son père, fonde un hôpital au bourg de La
Mothe-Saint-Didier (aujourd'hui Saint-Antoine), près de la basilique
Saint-Antoine. Le bâtiment construit, il y entre comme infirmier avec son fils
en compagnie de sept autres laïcs, pour soigner les patients atteints de ce mal
affreux. Au concile de Clermont (1095), le pape Urbain II approuve cette
association de frères hospitaliers qui prennent dès lors le nom d'Hospitaliers
de Saint-Antoine (habit noir avec une croix d'étoffe bleue en forme de T).
Leurs constitutions sont calquées sur celles des Ordres de chevalerie, qui
observent la règle de Saint-Augustin.
Primitivement
constitués de religieux laïcs, ces hôpitaux le seront par la suite de religieux
prêtres.
La congrégation se
répand sur toute l'Europe. On trouve ces religieux en Auvergne (Montferrand,
La Feuillade, Cusset, Billom, Nébouzat, Pleaux, Frugères,
Saint-Victor-sur-Arlanc,...), en Velay (Le Pertuis), en Gévaudan (Verdianges,
comm. Saugues,...),... La famille de Langeac leur donne trois des plus
illustres Maîtres (abbés-généraux) : Antoine, François et Louis de Langeac.
Quelle était la nature
du mal des ardents? Cette maladie, provoquée par l'absorption de farine
contenant de l'ergotine ou alcaloïde de l'ergot du seigle, présentait les
symptômes suivants: frissons, suivis de chaleur avec impression de brûlures -
d'où le nom de feu sacré ou feu de saint Antoine donné encore à cette maladie
-, délire, prostration, douleurs violentes à la tête et aux reins, troubles psychiques,
induration et abcès des ganglions axillaires et inguinaux, gangrène des
extrémités. Ceux qui guérissaient conservaient souvent des traces de
mutilations. Il s'agissait probablement de l'ergotisme convulsif évoluant en
ergotisme gangreneux.
*
En Brivadois comme
ailleurs, ce mal affreux sévit. Les religieux antonins n'hésitent donc pas à y
fonder un hôpital.
Ils s'installent à
Frugères, avant 1199. A cette date, Robert d'Auvergne étant évêque de Clermont
(1195-1227), un hôpital de cet Ordre est fondé à Montferrand. Or, à ce
moment-là, celui de Frugères existe déjà et constitue l'établissement le plus
important d'Auvergne avec 4 religieux. Montferrand en possède 3, Saint-Amand 2,
Charost 2, Cusset l, Nébouzat 1.
En mai 1247, le
Chapitre Saint-Julien accense (afferme) à perpétuité, à Frère Martin,
précepteur (commandeur) de la maison de Frugères, dépendant de l'Hôpital
Saint-Antoine de Viennois, et à ses successeurs dans la dite maison, la terre
inexploitée de Pourcheresses ['Terra de Porcharessas heremo" (Liber
Viridis, R 19); lieu détruit, comm. de Lempdes], moyennant un cens annuel de 15
setiers (19,57 quintaux) de bon froment. Ces Frères hospitaliers pourront la
cultiver eux-mêmes ou la faire travailler par des' colons' (fermiers). Ce
contrat est signé à Brioude dans la salle du Chapitre par plusieurs chanoines,
puis à Frugères dans la maison avec enclos (uilla) de Saint-Antoine de
Viennois, par Frère Falcon, maître (supérieur général) de l'Hôpital Saint-Antoine
de Viennois dont dépend celui de Frugères et Fr. Martin, précepteur du lieu.
Remarquons bien
l'expression 'bon froment' : du blé et non du seigle. Elle semble indiquer que
l'on connaissait déjà à cette époque l'origine du mal.
En 1272, le même bail
perpétuel est renouvelé à Jean de Baffie, précepteur de Frugères, probablement
successeur du précédent, au même cens mais en plus dix gélines. Les religieux
garderont longtemps cette terre en fermage, jusqu'en 1679, date où ils la
vendront.
Dans une transaction
faite en 1300, Bompar, seigneur en partie d'Auzon, cède au Chapitre
Saint-Julien le fief qu'il possède et la dîme perçue par Pierre de la Roche de
Brassac, chevalier, vers la Maison de Saint-Antoine de Frugères.
Instruit par la triste
expérience de la guerre de Cent Ans, le commandeur de Frugères décide la
fortification de la Maison occupée par les religieux. Mais le Chapitre de
Brioude, haut justicier, veille activement et réagit aussitôt.
Un accord s'ensuit, en
1433. Frère Robert de Saint Arhan (ou Chaman ?), commandeur d'Auvergne et de
Frugères, reconnaît que toute la justice haute, moyenne et basse, mixte et
impère, du -lieu de Frugères, appartient au Chapitre. Par contre, il est
convenu entre les parties que le fief de la Maison de Frugères, dite de
Badefol, appartiendra désormais, en fief franc, au commandeur et à ses
successeurs.
Quant à la
fortification de la Maison de Badefol, déjà commencée par le commandeur sans
licence du haut justicier, le Chapitre exige qu'elle reste en l'état.
Désormais, pour élever des murailles et creuser des fossés, le commandeur sera
tenu de demander l'autorisation capitulaire. En outre, aucun 'postel' (postellum,
pilori, carcan) ou autre signe de justice que ce soit ne pourra être dressé sur
la terre de Frugères. Le commandeur reconnaît aussi devoir payer annuellement
au Chapitre 15 setiers de froment (19,58 qu.), 5 d'avoine (6,52 qu.), 5 sous et
5 gélines.
Malgré cet accord et
sans autorisation expresse, les fortifications sont terminées. Le Chapitre
intente alors un procès au Frère Antoine Volpilhère, commandeur de Frugères. En
juin 1451, le bailli de Montferrand déboute le Chapitre de ses prétentions et
le condamne aux dépens. Cette dissension entre les parties va se poursuivre au
moins jusqu'au 13 juin 1565.
Le mal des ardents
ayant disparu de nos contrées, la maison hospitalière de Frugères n'a plus de
raison d'être. Vers 1650, les religieux la quittent. Dès lors, la commanderie
est reliée à celle de Montferrand qui exploite le domaine de trois paires de
bœufs. Mais étant donné la distance qui les sépare, le Père Claude Garnaud,
supérieur de Montferrand, en accord avec son supérieur général, décide de le
vendre.
Par contrat du 1er
décembre 1679, reçu Bouchard, notaire à Brioude, R. P. Claude Garnauld,
commandeur de Montferrand, vend l'établissement et ses dépendances, au prix de
9 000 livres, à Jean de Pons, écuyer, époux de Françoise de Luzuy, lequel est
fils de Damien, seigneur de Frugères, et de Françoise de Trémeuges. L'église
ou chapelle Saint-Antoine devra être entretenue par le preneur qui nommera un
prêtre pour assurer le service, notamment le dimanche et les jours de fête.
Où était situé cet
hôpital? Mes investigations ne m'ont pas permis de le localiser avec certitude.
Selon l'acte de vente, les bâtiments étaient situés à Frugères, probablement
autour de l'église actuelle, tandis que les terres étaient dispersées sur les
paroisses de Frugères, Lempdes, Vergongheon, Sainte-Florine, Brassac et
Charbonnier.
De nos jours, seul
saint Antoine, titulaire de l'église, évoque l'existence en ce lieu de cette
ancienne maison hospitalière. Avant la Révolution, le prêtre desservant la
paroisse signait: 'curé de Saint-Antoine de Frugères' .
Cordeliers (1286)
Les Brivadois qui
vivent aujourd'hui savent-ils qu'il existait en leur ville, au Moyen Age, un
petit asile d'aliénés tenu par les Cordeliers?
*
Le nom de Cordeliers
provient d'une appellation populaire donnée jusqu'à la Révolution aux Frères
Mineurs de l'observance ou conventuels, à cause de la corde qu'ils portent en
guise de ceinture. Ce nom désigne en fait un religieux de l'ordre franciscain.
L'Ordre des Frères
Mineurs a été fondé à Assise, en 1209, par saint François. Dans la pensée du
fondateur, les Frères ne devaient pas vivre en clôture, mais prêcher la
pénitence. Ils ne devaient posséder aucune propriété, soit individuelle ou
collective, mais vivre de leur travail ou de la quête.
Du vivant même du
fondateur, cet ordre religieux se développe rapidement : le 14 mai 1217, sont
constituées des provinces en Allemagne, Espagne, France, Hongrie, Syrie, puis,
en 1224, en Angleterre.
*
C'est Anne Fabret,
veuve de Jean Odin, qui fonde le couvent de Brioude, en 1286. Elle donnait déjà
l'hospitalité aux Cordeliers du Puy lorsqu'ils passaient en Brivadois. Elle
tenait en grande estime l'un d'eux, le Frère Vincent Bagès, prédicateur
renommé. Cette année-là, elle met donc définitivement sa maison, sise à
l'extrémité méridionale du faubourg des Olliers, non loin du Courgoux, et la
terre attenante (environ trois 'journaux', i.e. 1 ha), à la disposition de ces
religieux.
Ceux-ci achètent, en
1294, à Philippe Lamote, un 'ort' situé au bord du ruisseau 'Gorgon'. Ils
décident alors la construction de bâtiments conventuels entourés de murs de
clôture. Mais, sans que l'on sache pourquoi, les Brivadois voient d'un mauvais
œil l'installation de ces religieux aux mœurs austères. Ils s'opposent à ce
projet, en détruisant les murs à mesure qu'ils s'élèvent. Lassés de tant de
vexations, les religieux s'adressent alors au Chapitre pour se mettre sous sa
protection. Celui-ci transmet au roi leurs plaintes et envoie sur place des
gens armés pour surveiller l'avancement des travaux et poste des guetteurs
pendant la nuit. De son côté, le roi inflige une forte amende de 1 000 livres
aux habitants, pour dommages et pertes subis par les religieux.
Les bâtiments
terminés, il reste encore à édifier la chapelle du couvent. En attendant,
l'office est chanté et la messe célébrée dans une salle voûtée du
rez-de-chaussée. C'est en 1317 seulement, que Pons de Polignac, doyen du
Chapitre, bénit et pose la première pierre de leur église. Il contribue
vraisemblablement au financement de l'édifice car ses armes sont sculptées sur
une clé de voûte. L'église terminée ne sera consacrée que le 21 août 1411, par
Bertrand de Lisle, religieux des Frères Mineurs et évêque in partibus (episcopus
Equinensem).
Plusieurs familles
nobles ont contribué à cette construction. Citons notamment Robert Dauphin,
dont le père Beraud II est comte de Clermont et seigneur de Mercœur (Ardes).
D'abord moine de La Chaise-Dieu, Robert devient abbé commendataire d'Issoire,
puis successivement évêque de Chartres (1432) et d'Albi (1433); il finance
l'édification du chœur de l'église où il désirera être enterré. Il mourra vers
1461. Avant la Révolution, son mausolée se situait dans le chœur, du côté de
l'évangile, protégé par un grillage en fer forgé. De ce monument saccagé
pendant cette période, Paul Leblanc conservait, il y a quelques décennies, la
tête du prélat.
Dans cette église, une
des chapelles latérales, construite dans ce but au début du XVIIe siècle, sera
destinée à la confrérie des Pénitents. Celle-ci sera fondée, le Il avril 1607,
avec l'autorisation du Chapitre et l'approbation papale.
*
Placé sous la
protection du Chapitre, le monastère peut s'adonner en toute sécurité à la
louange divine et à son rôle éminemment social, le soin d'aliénés dont les
religieux s'occupent, dans la maison même. Plusieurs d'entre eux, spécialisés
dans cette maladie fort pénible pour le patient et son entourage, fondent à la
Celette (Corrèze) un établissement destiné à ces malades, devenu de nos jours
un des plus importants de la région.
Vers 1450, un certain
relâchement s'introduit dans la communauté. Quelques religieux abandonnent la
communauté, emportant meubles et vases sacrés pour les monnayer. Mais, à l'aide
du Chapitre, le Frère Jean Marclin, cordelier, professeur de théologie, réussit
à réprimer le désordre. Louis XII, en 1498, charge le Chapitre de faire
récupérer les calices, reliquaires et ornements liturgiques volés.
En 1793, les religieux
sont dispersés. Les bâtiments et le jardin y attenant mis en vente sont adjugés
au citoyen Beaune, pour la somme de 31 000 livres. Un fabricant de tulle de
Lyon, nommé Bonnard, y installe une filature qui va très vite péricliter. La
chapelle, située sur l'actuelle avenue Léon Blum, est démolie. Le troisième
volet d'un triptyque dont les deux autres ont disparu à la Révolution est le
seul objet provenant de ce sanctuaire. Cette admirable peinture représentant
la sainte famille, attribuée à un élève de Léonard de Vinci, est actuellement conservée
à la sacristie de la basilique Saint-Julien.
D'autres maisons
hospitalières, à la fois militaires et religieuses, vont également s'implanter
en Brivadois. Il s'agit des Chevaliers de l'Ordre du Temple et ceux de
Saint-Jean de Jérusalem.
Fondés à Jérusalem, en
1119, par Hugues de Payens (ou Payns), chevalier champenois, et huit autres
gentilshommes, les Pauvres Chevaliers du Christ - telle est leur première
appellation - adoptent la règle de saint Augustin, se destinent à la police de
la Terre Sainte et à la protection des pèlerins. Baudouin II, roi de Jérusalem,
leur donne comme siège une maison bâtie sur les ruines du Temple d'où leur nom.
Cet Ordre se répand très vite dans toute l'Europe.
Nous le trouvons
présent en Brivadois dans quatre commanderies: dans la ville de Brioude (rue
Saint-Jean), à Farreyrolles (comm. de Léotoing), au Chambon (comm. de Cohade),
au bord de la rive gauche de l'Allier, à l'est d'Ouillandre, et à Chanteduc
(comm. de Laval-sur-Doulon).
Les Templiers se sont
installés à Brioude, sur un important axe routier, avant 1227. Une transaction
de cette année-là, passée entre ces religieux et le Chapitre, reconnaît qu'ils
jouiront paisiblement de ce qu'ils détiennent en la ville et territoire de Brioude,
qu'ils pourront aussi édifier une chapelle et avoir un cimetière au Chambon.
*
La commanderie des
Templiers du Chambon dont il ne reste aucun vestige aujourd'hui, fondée
vers 1227 par celle de Brioude, passe, en 1313, aux Hospitaliers et devient,
lors de la réorganisation des commanderies de l'ordre de
Saint-Jean-de-Jérusalem, un membre de la commanderie de Courteserre (P.-de-D.).
Son église, dédiée à saint Jean-Baptiste et à saint Georges, sera édifiée,
avec l'autorisation du Chapitre, après 1227.
*
La Maison des
Templiers de Farreyrolles, dont le précepteur est mentionné dans un acte
de 1295, fondée vraisemblablement par celle de Brioude comme la précédente,
passe également aux Hospitaliers, en 1313, et devient aussi membre de la
commanderie de Courteserre. Un bâtiment rectangulaire en cours de restauration,
flanqué d'une grosse tour circulaire ou donjon à l'angle nord-ouest, permet de
situer l'emplacement primitif. A remarquer des fenêtres à meneaux sur la façade
méridionale et d'autres plus récentes, à linteau en arc surbaissé, sur celle du
levant.
*
La commanderie des
Templiers de Chanteduc, sur laquelle les documents anciens sont muets,
passe, en 1313, comme les précédentes, aux Hospitaliers de Saint-Jean de
Jérusalem. Des visites effectuées aux XVIIe et XVIIIe siècles, indiquent qu'il
n'y a ni maison, ni grange, ni chapelle; il subsiste seulement deux ou trois
ruines, jadis granges, maison, étables, cour et jardin, jouxtant le chemin
allant de Chanteduc à Laval, de midi, et le communal des Plates, de tous côtés.
Le 1l brumaire de l'an
II (6 nov. 1793), le domaine appelé 'de Chantaduc", situé dans le village,
dépendant de la commanderie de Courteserre et ci-devant joui par l'Ordre de
Malte, consistant en prés, champs, buges, estimé 7 334 livres 16 sols, est
adjugé à Antoine Sauvadet, cultivateur habitant au village de Coupat (comm.
Echandelys) au prix de 15 800 livres. Le 12 brumaire de l'an III (2 novembre
1794), le même acquiert, pour la somme de 20 500 livres, le 'bois du
commandeur', sis à Chalus (comm. Saint-Vert), contenant 13 septerées et 4
coupées (8,9459 ha), mis à prix 9 100 livres.
"L'histoire de
l'Ordre souverain de Malte, écrivait, en 1989, Mgr Henri Brincard, évêque du
Puy, est une de ces aventures de la charité qui illustre le dynamisme et la
fécondité de l'Eglise, et qui contribue à l'heure actuelle encore à la
construction effective de l'Europe, et à l'expression formelle d'une vocation
du monde occidental.
Fondé dans les toutes
premières années du XIIe siècle, l'Ordre des Frères de l'Hôpital de
Saint-Jean-Baptiste de Jérusalem se voue en Terre Sainte au service de «nos
seigneurs les malades», sans distinction de race, ni de religion. Il
s'implante en Velay déjà, en ce même siècle, quelques années seulement après sa
reconnaissance par le pape Pascal II, en 1113".
En fait, cet Ordre est
un peu plus ancien. Au Xe siècle déjà, il existe à Jérusalem, près de l'église
du Saint-Sépulcre, une communauté de laïcs qui soigne pèlerins et malades de
toutes confessions. Lors de l'entrée des croisés dans la Ville sainte (1099),
Gérard Tunc groupe ces Hospitaliers Saint-Jean ou Frères de l'hôpital
Saint-Jean, en un ordre religieux chargé d'abord de soigner les malades puis de
fournir une escorte aux pèlerins. Le 15 février 1113, le pape Pascal II
confirme l'existence des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, soumis vraisemblablement
alors à la règle de Saint-Augustin. En 1120, à la mort de Gérard Tunc, Raymond
du Puy, son successeur, fixe les statuts qui seront complétés à plusieurs
reprises.
Vers 1153, ils sont
installés au Puy
*
A Brioude, les
hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem succèdent aux Templiers, après la
suppression de ces derniers (1312). Ils s'occuperont de l'hôpital
Sainte-Bonette, au cours de la première moitié du XIVe siècle.
La commanderie
brivadoise est un membre de la commanderie de Montchamp (Cantal) où réside le
commandeur. Elle a son entrée place Saint-Jean. Elle doit être assez vaste et
possède, dès l'origine, une chapelle, ce qui porte à croire que ce sanctuaire
faisait partie de l'ancien hôpital. Là se trouve le siège de la juridiction du
membre de Brioude qui possède une maison dans la ville, des biens fonciers, des
dîmes, cens, rentes et droits divers aux environs.
La maison est en
ruines à la fin du XVIe siècle. Le 19 février 1599, le commandeur Jacques de
BIot établit le montant des réparations: 160 livres 6 sols, 3 deniers, plus 10
livres pour "faire sortir la vilaine et le manant qui sont dans ladite
maison", squatters avant la lettre.
Un procès-verbal de
visite, daté du 18 juin 1616, décrit cet immeuble: "Sommes entrés dans
ladite maison, laquelle avons trouvée consister en une basse-cour, un puits à
côté, en cave, cellier, cuvier, cuisine, chambres, salles, cabinets et grenier,
où l'on monte par un [escalier] à vis de pierre, couverte de bois et tuiles
creuses, bien réparée et restaurée à neuf, située en la place Saint-Jean,...
Ladite église Saint-Jean étant au-devant de ladite maison, la rue entre
deux".
Le compte-rendu des
visites effectuées en 1734 et 1775 donne une description détaillée assez
semblable au procès-verbal précédent, avec quelques détails supplémentaires:
entrée par un grand portail dont la voûte se prolonge sur 30 pieds (environ 10
m), une écurie au fond de la cour avec grange à foin au-dessus, à côté de la
cuisine est une grande salle à sol carrelé avec cheminée en pierre de taille,
garnie de boiserie, éclairée par deux fenêtres donnant sur la rue, celles-ci
garnies de vitres au petit plomb.
A remarquer la chambre
des archives où sont conservés les titres de la Commanderie, inventoriés avec
soin en 1769, comprenant notamment les terriers de la Commanderie de Montchamp
et ceux de ses membres.
En 1792, la Révolution
décrète la confiscation des biens de l'Ordre de Malte et leur vente. Le Il
avril 1793, la maison, estimée 6 000 livres est adjugée 1l 200 livres au
citoyen Claude Bouthoux, marchand à Brioude. Cet établissement, confiné au nord
par la place Saint-Jean, dans lequel on accède par un passage voûté ouvrant sur
une petite basse-cour où se trouve un puits, comprend alors quatre bâtiments au
rez-de-chaussée dont deux servant d'écuries; les chambres sont situées aux
premier et second étages. Les autres biens immobiliers sont vendus par la
suite.
De nos jours, aux n° 9
et 1l de la place Saint-Jean, on peut encore voir le passage voûté au sol strié
et le vieux puits coupé en deux par un mur mitoyen, surmonté d'une arcade en
plein cintre.
Dès le milieu du IXe
siècle, à l'époque de la décadence carolingienne, les comtes se transforment,
de nouveau, en une aristocratie terrienne, militaire et héréditaire, se situant
au centre même de l'évolution féodale. Usurpant les droits régaliens dans les
circonscriptions qu'ils gouvernent, ils deviennent en quelques décennies de
puissants seigneurs, détenteurs de biens désormais tenus à titre héréditaire.
Dès lors, se produit une mutation du titre de l'homme à la terre: le comte est
celui qui tient un comté. Ainsi apparaissent des comtés ecclésiastiques, dont
le maître se trouve évêque ou archevêque comte: l'évêque du Puy, comte du
Velay; celui de Mende, comte du Gévaudan,... Les chanoines, allant à l'encontre
de l'esprit évangélique, s'affubleront même du titre pompeux et indu de
'comtes' 1...
Avec ces nouveaux
changements, disparaissent en même temps les anciennes fonctions et notamment
celles du 'vicaire'. D'autres apparaissent : celles du prévôt royal, du
bailli,...
Le prévôt est un agent
placé par le roi pour percevoir les revenus domaniaux et rendre la justice; il
est en outre investi de certains pouvoirs administratifs et militaires mais
dont l'étendue sera restreinte par celle du bailli et du sénéchal. La
circonscription où il exerce sa fonction s'appelle évidemment prévôté.
Cette prévôté royale,
bien distincte de celle du Chapitre qui était d'ordre seigneurial, comprend:
Brioude, Fontannes, Lamothe-Canilhac, Agnat, Vieille-Brioude, Comps-Lavaudieu,
Frugières-le-Pin, Domeyrat, Chassagne, La Brousse, Lugeac, Mercœur,
Saint-Just-près-Brioude, Ally, Saint-Ilpize, La Chomette, Sansac, Salzuit,
Saint-Préjet, Saint-Géron, Lorlanges, Blesle, Espalem, Molèdes, Notre-Dame de
Laurie, Auriac-l'Eglise, Massiac, Saint-Etienne près de Massiac, Saint- Victor
près de Massiac, Saint-Poncy, Lubilhac, Bonnat, Peyrusse, Saint-Beauzire,
Molompize, Saint-Mary-le-Plain, Charmensat, Vieillespesse, Chanet, Celoux,
Lastic, Fournols.
La prévôté brivadoise
a subsisté jusqu'en 1648.
*
Un problème se pose,
puisque le Chapitre ne tolère aucun officier royal dans la ville de Brioude ('sub
nullius ditione fuissent'), où réside cet officier? Il habite probablement
en dehors de l'agglomération, dans une localité voisine. Sa fonction est
tellement discrète que les documents n'en parlent pas. C'est pourquoi, on
préfère l'appellation prévôté du Brivadois plutôt que prévôté de Brioude.
Dans le but
d'affaiblir la féodalité et affermir son autorité, le roi de France comprend
vite l'insuffisance de ses agents domaniaux traditionnels, les prévôts. Il
institue donc, vers la fin du XIIe siècle, des commissaires royaux, appelés
baillis, pour contrôler l'administration prévôtale et les officiers locaux
d'origine féodale. La première mention de baillis apparaît en 1190, sous
Philippe Auguste.
Vers 1230, ces
officiers royaux reçoivent des circonscriptions précises, appelées'
bailliages'; ils sont astreints à résidence fixe et soumis à une
réglementation rigoureuse. Recrutés dans la petite noblesse, ils possèdent de
larges pouvoirs et notamment: contrôler les prévôts, centraliser les recettes,
convoquer et commander le ban et l'arrière-ban, garder les forteresses royales.
Ils exercent aussi la justice au nom du roi, en tenant des assises en divers
lieux de leur circonscription.
On sait qu'un bailli,
Amaury de Courcelles, avait été nommé par le roi (1238) pour administrer
l'Auvergne. D'autres baillis secondaires sont aussi nommés à la tête de
circonscription plus petites: Auzon, Langeac, Nonette, Monton, Pont-du-Château,
Cébazat, Ennezat, Riom, Châtel-Guyon,...
A partir du XIVe
siècle, les baillis perdent leur compétence fiscale au profit des receveurs. De
même dans le domaine judiciaire, où ils recourent trop souvent à des suppléants
nommés par eux, les lieutenants. Au XVIe siècle, avec l'établissement de
nouvelles juridictions, l'importance du bailli déclinera mais l'institution
survivra jusqu'à la Révolution.
*
L'un des baillis
brivadois les plus célèbres est sans doute Vincent Cigauld, licencié en droit,
auteur d'un ouvrage juridique imprimé à Lyon, en 1515.
Les élections ont été
créées, en 1355, pendant la guerre de Cent Ans, dans le but de lever des
subsides de guerre. Des officiers royaux, appelés 'élus', exercent leurs
fonctions dans le cadre des diocèses jusqu'à la création de leurs
circonscriptions, les élections, qui apparaissent vers 1380.
L'élection de Brioude,
située partie dans la Limagne et partie dans la montagne, mesure 18 lieues de
longueur (80 km) et 14 de largeur (62 km). Elle est limitée par celle d'Issoire
au nord, celle du Velay à l'est, celle du Gévaudan au sud, et celles de Riom et
de Clermont, à l'ouest. Elle comprend cinq villes - Brioude, Blesle, La
Chaise-Dieu, Paulhaguet, Langeac - et près de 150 paroisses.
Elle déborde sur le
canton d'Allègre en entier, Beaune et Chomelix du canton de Craponne,
Saint-Paulien, Saint-Geneys et Lissac du canton de Saint-Paulien,
Vazeilles-Limandre, Saint-Jean-de-Nay, Vergezac, Le Vernet,
Saint-Privat-d'Allier du canton de Loudes. Elle empiète aussi dans le Cantal,
sur le canton de Massiac en entier, Charmensac du canton d'Allanche, Allanche,
Celoux, Chazelles et Rageade du canton de Ruines-en-Margeride, Charaix.
Ceux qui désirent
consulter la liste peuvent se référer à l'ouvrage de Chabrol (Coutumes
d'Auvergne, t. IV, p. 139-141).
Par un édit de janvier
1552, Henri II élève 61 tribunaux de bailliage à la dignité de sièges
présidiaux. Ces nouvelles juridictions conservent leur ancienne compétence
civile et criminelle, mais possèdent, en outre, le droit de juger en dernière
instance certaines affaires civiles, dont le montant est inférieur à 250
livres:. En appel, elles reçoivent des causes jugées par les bailliages.
Destinée à restreindre
les appels aux parlements, cette nouvelle institution suscite l'opposition des
parlementaires, qui se voient désormais privés d'un certain nombre de causes
et des épices.
*
Après "s'être
informé du profit que donnerait la création d'une sénéchaussée et siège
présidial de Brioude, au pays d'Auvergne, ville la plus commode et la plus
proche des villes et autres juridictions,... tant à cause de sa situation que
des faciles abords qu'il y a en toutes saisons...", Louis XIII érige à
Brioude, en 1635, une sénéchaussée et siège présidial, composé d'un lieutenant
général, un lieutenant criminel, un lieutenant particulier, un assesseur civil
et criminel, treize conseillers, deux commissaires examinateurs héréditaires,
un secrétaire, un 'enquesteur', un adjoint, un substitut du procureur, un
clerc d'audience, un garde du personnel, un receveur et payeur des gages des
officiers du siège, un receveur des espèces et amendes, un receveur des
consignations, un contrôleur de la recette, six greffiers,... vingt procureurs
postulants,. .. Au total, plus de cinquante personnes!
Mais les
chanoines-comtes, aidés par les officiers de la sénéchaussée de Riom qui se
voient dépouillés de certaines causes, obtiennent sa suppression, l'année
suivante, moyennant le somme de 66 000 livres:.
Louis XIV le rétablit,
en 1653. Après avoir rappelé l'édit de 1635 accordé "par son très cher et
honoré père", il réunit en même temps, pour éviter la multiplicité des
degrés de juridiction, les justices seigneuriales du Chapitre, du prévôt et du
doyen, souhaitant qu'il "n'y ait dans la ville de Brioude qu'un corps
consulaire à l'instar des autres villes ".
Mais, les officiers de
la sénéchaussée de Riom et le Chapitre tentent, par tous les moyens,
d'empêcher l'exécution de cet arrêt. Malgré l'intervention active et habile de
Julien Dejax, avocat distingué de l'époque (v. 1760), raison est donnée à ceux
qui, intervertissant les rôles, demandent que "le roi impose un silence
perpétuel à cette ville inquiète et jalouse, à ces esprits entreprenants,
odieux, qui ne se soucient ni de justice, ni du bien public, quand il s'agit
de leurs intérêts".
*
En 1791, la justice de
l'ancien régime s'effondre. Les cinq juridictions existant à Brioude et
possédant encore ses juges et ses officiers - l'élection, le siège des
gabelles, le bailliage de la communauté de Malte, celui de la ville et celui du
prévôt civil - sont supprimées. Elles sont remplacées par les justices de paix
du canton et de la commune, et le tribunal du district. Quant à la juridiction
consulaire, elle ne change que de nom en devenant le tribunal de commerce.
Par suite de
l'évolution économique de l'Europe occidentale - reprise des affaires et du
commerce, développement 'urbain, essor de l'artisanat et apparition d'un
patriciat (bourgeoisie) -, des associations de bourgeois, dans une même
localité, prennent naissance en France, au XIe siècle. Elles ont pour but de se
défendre contre les exactions des seigneurs en leur imposant la reconnaissance
de certaines franchises, notamment: liberté de commerce et droit de
s'administrer elles-mêmes.
En France, la première
commune constituée est celle du Mans, en 1069, puis Cambrai (1077), Beauvais,
Saint-Quentin, Arras, Noyon (1108-1109), Valenciennes, Amiens, Laon
(1112-1115),... Dans les villes du Midi, le mouvement commence plus tard:
Montpellier (1142), Béziers (1167), Toulouse (1188), Nîmes (1207),...
En Auvergne, de
nombreuses villes obtiennent leurs franchises communales: Nonette (1188), Clermont
(mai 1198, confirmée par le roi en août 1254), Maringues (mai 1225), Ambert
(juillet 1239), Olliergues (oct. 1252), Le Cendre (8 févr. 1259), Auzon (v.
1260), Vodable (mai 1262), Pagnan (févr. 1268), Riom (début juill. 1270),
Cébazat (juill. 1270), Ravel et Salmeranges (entre 1262 et 1280),
Pont-du-Château (12 juill. 1270), La Roche (1291), Le Broc (30 avri11292),
Vollore (1311), Vic-le-Comte (2 nov. 1367), Lezoux (11 janv. 1393),... En
Gévaudan, Saugues obtient ses franchises, en 1434,...
*
Les patriciens ou
bourgeois (burgenses) de Brioude ne sont pas les derniers à vouloir
s'ériger en commune, à tenter d'obtenir leurs franchises communales, à
s'affranchir de la tutelle de leurs seigneurs les chanoines, afin d'acquérir
une certaine autonomie en matière judiciaire, administrative, financière,
voire même militaire, à développer amplement leurs entreprises artisanales et
commerciales, à profiter au maximum du travail de leurs subordonnés, en tirant
à eux la plus grande partie des bénéfices qui en résultent. En fait, on assiste
à un effort intense pour la division de la ville en deux classes: le patriciat
et la classe populaire, clivage qui persistera longtemps!.. .
Mais le Chapitre de
Brioude se retranche derrière la charte de Louis le Débonnaire, donnée en 825,
qui l'affranchit de toute juridiction, de toute puissance autre que celle du
roi, et cela en termes clairs et expressifs. Cette charte fut d'ailleurs
ratifiée par Pépin 1er duc et roi d'Aquitaine dont dépendait
l'Auvergne, par Charles le Chauve,... Ces deux derniers souverains voulant et
ordonnant expressément que l'Eglise brivadoise ne dépendît d'aucune
juridiction, ni d'aucun évêque, abbé ou comte. Le roi Louis VII confirma les
chartes précédentes. Les bourgeois de Brioude tentent par tous les moyens de
faire sauter ces verrous et leur tentative est encore avivée par le fait que la
ville proche d'Auzon, qui appartient en partie au roi, vient d'obtenir ses
chartes de franchises (v. 1260). Dans ce but, de nombreux procès ont déjà été
intentés, d'autres le seront.
En 1274, surgit donc
une nouvelle instance, portant notamment sur la forme des assemblées de ville.
En l'occurrence, sachant pertinemment que les anciens procès n'ont pu aboutir
car la défense est bien assise, les bourgeois proposent de faire appel à des
médiateurs et de s'en tenir à leurs décisions pour toutes les demandes
formulées.
Le Chapitre acquiesce.
Albert de Molette, abbé de La Chaise-Dieu (1256-1285), et Beraud, seigneur de
Mercœur sont choisis comme arbitres des parties en présence, en l'an 1276, le
vendredi après la Pentecôte.
Voici leurs décisions
qui ont valeur de charte de franchises:
"1 - Les murs de
la ville, les clefs, les portes, les fossés, les forts, les places seront et
appartiendront de plein droit au Chapitre, suivant les privilèges à lui
accordés de longue date. Les bourgeois seront tenus de reconnaître [ce droit]
et de l'avouer, chaque fois qu'ils en seront requis par le Chapitre.
2 - Les maisons bâties
contre les murs de ville subsisteront; on pourra les réparer et les améliorer,
en construire d'autres dans les lieux vides (vacants), le long des murailles,
mais non édifier des latrines ou des murs dans les fossés. Les propriétaires
des maisons [construites le long des murailles] seront tenus de nettoyer les
fossés et de réparer les murailles de la ville quand il sera nécessaire.
3 - Les habitants
seront tenus de rapporter, une fois l'an, les clefs des portes de la ville au
Chapitre, qui les confiera à des hommes de probité, résidant près des portes de
cette cité. Ceux-ci prêteront serment de bien ouvrir et fermer les portes
suivant la coutume, sauf en cas imprévu, tel que l'arrestation de quelque
prisonnier.
4 - Le Chapitre pourra
avoir dans les fortins des prisons et, si elles ne suffisaient pas pour tous
les prisonniers, il pourra en faire construire deux ou trois de plus.
5 - Les habitants ne
pourront avoir ni consul, ni recteur mais seulement des procureurs pour les
moindres affaires de la ville, [procureurs] qu'ils nommeront tous les ans s'ils
le veulent ainsi; toutefois, ces procureurs ne pourront servir à poursuivre
les procès que s'ils [les habitants] ont quelques procès considérables à
poursuivre. ils pourront nommer un ou deux procureurs après avoir demandé le
consentement du Chapitre pour les autoriser à faire leur diligence en ce qu'il
est compétent, en avertissant les deux syndics du Chapitre ou [tout au moins]
l'un d'eux, lesquels auront un délai de deux jours pour s'assembler. Après un
délai de quatre jours, si le Chapitre refuse son consentement, ils pourront les
nommer et, dans le cas où ils aient besoin d'argent pour la poursuite de leurs
affaires, ils prieront le Chapitre de leur permettre de lever des impôts sur
les habitants. [Pour cela], le receveur nommé prêtera serment au Chapitre
d'exiger fidèlement le paiement, sans épargner personne. Au cas où il se trouverait
des rebelles, il s'adressera au Chapitre pour que celui-ci les contraigne. Les
habitants ne seront admis à [lever] aucune autre imposition avant que l'argent
de la première n'ait été employé, en justifiant devant le Chapitre [le mode]
de cet emploi.
6 - L'abbé de La
Chaise-Dieu et le seigneur [Beraud] de Mercœur déclarent qu'ils ne peuvent
juger ni [se] prononcer [pour savoir] si les habitants auront arche commune
(lieu d'une communauté, d'une ville où sont déposés les titres et l'argent ou
trésor public) ou non, n'y ayant pas été autorisés par les parties.
7 - Les habitants
auront un sceau pour sceller seulement leurs procurations ou les certificats qu'ils
donneront aux habitants qui sont absents, sans pouvoir en faire autre usage et,
quand ils emprunteront, ils ne pourront faire d'emprunt qu'après avoir payé le
premier.
8 - ils pourront faire
des voûtes et d'autres réparations à leurs bâtiments, sans cependant gâter les
rues, ni les places publiques. Le Chapitre aura le droit de faire faire les
criées et les bans mais, quant à celui des vendanges, le Chapitre consultera
quatre ou sept habitants, non par nécessité mais par honnêteté. Finalement, on
permet aux drapiers de vendre leurs draps à leurs portes ou ailleurs, à la fête
de [la] Sainte-Croix, et le Chapitre aura la Leyde (taxe sur la vente) à cette
fête, à celle de saint Julien et à celle des Rameaux, à moins que les habitants
ne prouvassent le contraire.
Ledit acte passé à
Brioude, signé des deux seigneurs médiateurs, des deux parties, de plusieurs
membres du Chapitre et de nombre des habitants les plus notables, le vendredi
après la Pentecôte 1276".
*
Comme on peut le
constater, certaines franchises communales sont accordées aux Brivadois - droit
de bâtir contre les murailles et dans les lieux vacants, garde des clefs de
ville sous le contrôle du Chapitre, liberté de se doter de procureurs, de lever
des impôts, de posséder un sceau,... - mais l'essentiel leur est refusé,
notamment la possibilité d'élire des consuls, de posséder une 'arche'
commune,...
C'est pourquoi, sans
tarder, ils vont revenir à la charge.
Arrêt du Parlement,
sous Philippe lll le Hardi (1280)
La charte de 1276 ne
les satisfaisant pas, ils intentent un autre procès contre les chanoines ou
plutôt, ils poursuivent le précédent.
Ils prétendent avoir
le droit de communauté, la garde des clefs des portes, des murailles,
tourelles, fossés, tours et forteresse de la ville, de posséder un sceau et
arche commune, la propriété des places vacantes, des communaux au-dedans et
au-dehors de la ville, de disposer du guet et des sentinelles dans la ville,
d'élire des consuls, procureurs et administrateurs, d'avoir le droit d'imposer
la taille, d'assembler le peuple, d'ordonner des criées publiques, d'exercer la
police en ville.
Pour le maintien de
tous ses droits, le Chapitre exhibe ses privilèges et leur possession de
longue date, avançant qu'il était le seul seigneur de Brioude. Il condamne
l'absurdité des demandes formulées par les bourgeois, dont ils viennent d'être
déboutés.
Finalement, en 1280,
par arrêt contradictoire, les Brivadois sont de nouveau déboutés de leurs
requêtes et le Chapitre confirmé dans ses prérogatives.
*
Cette sentence est
proclamée par Guillaume Gardelle, garde des sceaux du roi en Auvergne, en
présence de plusieurs habitants de Brioude, puis enregistrée à Riom, en 1286,
le mercredi après la fête de l'Annonciation, sous le règne de Philippe IV le
Bel qui, suite à la demande du Chapitre, confirme la charte ou arrêt de son
père.
En 1302, le Chapitre
autorise les habitants à se doter d'un procureur et à prélever des deniers sur
toute la ville pour leurs affaires communes. Le 8 novembre 1304, il leur permet
de plaider contre lui.
Suite à une lettre
adressée par le Chapitre à Louis X (1314-1316) touchant la forme et manière de
convoquer et de tenir les assemblées des habitants comme elles l'avaient été
sous le règne de son père, le roi répond favorablement par une charte donnée à
Paris, au mois de juillet 1315.
*
Vers 1321, Guillaume
Deldon et divers habitants s'adressent au Chapitre au sujet de communaux
proches de la ville, dont certains autres habitants se sont emparés. Prudents,
les syndics des chanoines répondent que l'on ne peut prendre leurs demandes en
considération car elles ne sont pas présentées par l'ensemble des habitants; en
outre, répondre favorablement à leurs requêtes serait reconnaître qu'ils représentent
une communauté avec droit de s'assembler, droit qu'ils ne possèdent pas.
Cependant, ces mêmes syndics leur déclarent qu'ils ont commis des juges pour
examiner leurs demandes et leurs droits et, en
conséquence, faire
justice aux plaignants. L'acte est passé la même année par Robert de Viviers,
après la fête de sainte Marguerite. Malheureusement, l'Histoire manuscrite du
chanoine de Bragelongue et d'Antoine de Bressolles ne donne pas les
conclusions.
En 1330, ils
s'assemblent, en accord avec le Chapitre, pour l'imposition des tailles. Au
cours de cette réunion, il est convenu que les préposés à cet office donneront
caution valable.
*
La guerre de Cent Ans
n'arrête pas l'opiniâtreté des habitants, ni la ténacité des chanoines. Le
mardi après l'Annonciation 1363, un traité est conclu avec les Brivadois,
suivant lequel Etienne de Charmensac et Beraud de Guilhem sont nommés syndics
du Chapitre pour présider aux impositions des tailles: la levée en sera faite
par des collecteurs dont les habitants se porteront caution.
En 1373, le Chapitre
autorise les habitants, en qualité de particuliers et non autrement car ils ne
constituent pas une commune, à envoyer "une procuration à leurs
procureurs" (sic) à Paris pour leurs affaires .
Le 30 mars 1374, une
sentence émanant des Requêtes du Palais déboute les habitants de leur demande
visant à former un consulat de ville et à lever des deniers (impôts), sans le
consentement du Chapitre, ainsi que la garde des clefs.
La même année,
celui-ci s'adresse au roi concernant 150 habitants qui se sont assemblés pour
se soustraire à sa juridiction. Le 20 mai suivant, Charles V ordonne au bailli
d'Auvergne de faire une enquête à ce sujet contre les habitants, tant au civil
qu'au criminel.
Un arrêt du Parlement,
prononcé le 19 juillet 1375 contre les habitants, permet au Chapitre de lever
les impositions de la taille et cela malgré l'opposition des bourgeois qui
s'étaient pourvus en ladite Cour pour ce motif.
Le 6 juillet 1378,
s'adressant au premier huissier venu, Charles V fait exécuter l'arrêt intervenu
quatre jours plus tôt, concernant les assemblées des habitants et la forme de
les tenir.
En 1420, le futur
Charles VII adresse une lettre au Chapitre, défendant aux habitants d'avoir
des commis consuls, des procureurs et de tenir des assemblées, sans avoir
auparavant obtenu l'autorisation du Chapitre.
L'année suivante, le
Chapitre se plaint au dauphin Charles pour interdire les assemblées illicites
des habitants. Le futur roi s'adresse au bailli d'Auvergne l'invitant à
procéder à une enquête et à rétablir l'ordre conformément aux décisions
primitives.
*
La guerre de Cent Ans
finie, les bourgeois brivadois reviennent à la charge avec plus d'ardeur encore
dans le but de s'affranchir définitivement de la tutelle gênante du Chapitre.
Un arrêt du 29 janvier
1432 porte défenses les plus expresses aux habitants de tenir leurs assemblées
sans autorisation du Chapitre, pour le motif qu'ils ne constituent ni corps, ni
communauté, ni consulat.
D'autres arrêts royaux
de même nature sont prononcés pour défendre aux habitants de s'assembler sans
l'avis capitulaire, notamment en 1437,1442 et 1456.
Mais les bourgeois
tiennent encore des assemblées de leur propre autorité et se pourvoient à la
Cour des Aides de Clermont-Ferrand. Le Chapitre porte plainte à Charles VII, le
1er décembre 1442. Le roi commet Robert Thibon, conseiller au Parlement pour
connaître de cette cause. Ce différend est ensuite porté au Parlement. Le 23
janvier suivant, la cour déboute les habitants de leurs prétendus droits, avec
inhibition et défense de tenir à l'avenir de pareilles assemblées et de se
conformer à la teneur des divers arrêts de la Cour.
Le 11 octobre 1455, un
accord intervient entre les parties, décidant que le Chapitre imposera les
tailles et les deniers royaux sans que les habitants puissent s'y immiscer en
aucune façon. Le traité est signé devant Alger, dit Regin, et scellé par
Antoine Durif, garde scel, établi à Usson.
Par ordre du roi, le
23 juillet 1481, le sénéchal d'Auvergne réitère la défense expresse aux
habitants de s'assembler sans autorisation, "de ne faire corps, ni prendre
la qualité de consuls".
Mais les habitants ne
désarment pas et les chanoines tiennent bon. La pression des bourgeois
s'intensifie même.
Les arrêts successifs
du 21 août 1494 et du 21 juillet 1496 déboutent les habitants de leurs
demandes et de leurs lettres d'entérinement, obtenues au conseil privé du roi,
pour la tenue de leurs assemblées dans le lieu qui leur plairait, sans la
permission du Chapitre.
Un autre arrêt du 21
juillet 1503 se fait encore plus pressant, par l'intermédiaire d'amendes. Il
déboute encore les habitants de l'entérinement de certaines lettres royaux par
eux obtenues pour l'établissement d'un consulat, datées du mois de février de
l'année précédente. Celles-ci sont déclarées nulles et sans effet, avec
inhibition et défense aux habitants d'user d'elles, en quelque manière que ce
soit. Pour ce motif, les nommés Bellet, Chaudon et Trioullier sont condamnés
chacun en particulier à l'amende de 40 livres envers le roi, pour œuvres pies
royales et capitulaires. En outre, tous les habitants sont condamnés à 10
livres et aux dépens.
Ces derniers
réagissent vivement, en sommant le Chapitre, le 14 novembre suivant, afin que
celui-ci leur donne un local pour s'assembler avec sa permission. Les syndics
du Chapitre, noble Claude de Montesquioux et Claude de Loudouse, leur accordent
alors une salle attenante à celle où le Chapitre s'assemble. De cette décision,
un procès-verbal est dressé devant Chatard et Pierre Joglard, le même jour.
*
Un autre arrêt, daté
du 1er juin 1513, renouvelle celui du 21 juillet 1503 concernant le local des
assemblées, l'interdiction de s'entraider, d'user du consulat, de prendre
d'autres qualités (titres) que celles y contenues; il rappelle 'aux habitants
la prescription d'obéir au Chapitre comme à leurs seigneurs et enjoint au
Chapitre de maintenir aux habitants leurs droits de police, dans la même forme
qui se pratiquait auparavant. L'exécution des lettres du consulat qu'ils
avaient obtenues étant contraires aux privilèges du Chapitre et aux arrêts de
la Cour, ordonnant à ce dernier de donner aux Brivadois la faculté de traiter
avec lui suivant l'ordre et la teneur de ces arrêts; le même jugement condamne
ceux-ci à une amende de 300 livres envers le Chapitre pour les dépens engagés.
Le 21 juillet de la
même année, le Parlement ordonne une enquête auprès des habitants concernant
des qualités indûment prises par eux contre la teneur des arrêts, relative à la
nomination de consuls et commis, à l'acquisition d'une maison dont le prix
était destiné à réparer les murs de la ville; enquête aussi pour savoir si le
local destiné aux assemblées est convenable. Arrêt ordonnant aussi une
information devant un juge royal pour cause de rébellion, prescrivant aux
habitants l'obéissance au Chapitre comme à leur seigneur, d'accepter l'offre de
la table en noyer;...
Suite à cette
information, il s'ensuit un autre arrêt, le 21 mars 1514, s'énonçant ainsi:
"Quant aux qualités, les habitants pourront constituer un procureur qui
occupera pour eux, sans pouvoir prendre d'autres qualités que celles de manants
et habitants. A cet arrêt est joint le procès verbal fait par Claude Bitteux,
notaire, pour son exécution" .
*
Les Grands Jours
d'Auvergne, qui ont lieu à Montferrand sous le règne de François 1er,
délibèrent, le 31 octobre 1520, au sujet de Brioude. Ils précisent le local où
se tiendront les assemblées des habitants pour élire annuellement quatre
commis, qui ne pourront néanmoins prendre la qualité de commis aux affaires de
la ville (?...), et seront tenus de prêter serment aux officiers du Chapitre.
Une enquête faite par Blaise Mauret, lieutenant général du bailli de Montferrand,
s'ensuit; elle se termine par ces mots: MM. Nicolas Brachet et François de
Mourvilliers, conseillers en ladite cour, sont commis par elle pour l'exécution
dudit arrêt. Signé: Du Tilliet".
Sous le même roi, un
arrêt du 15 mai 1523, confirme une sentence de Nicolas Sanguin, commissaire de
la Cour, renouvelant les défenses faites aux habitants de s'assembler ailleurs
que dans le local qui leur a été désigné. Ces assemblées ne pourront se faire
sans l'autorisation du Chapitre représenté par son syndic ou autre personne par
lui commise, sous peine de 100 livres d'amende. Ces habitants n'auront d'autres
qualités que celles de manants et habitants de Brioude. Les commis élus par eux
ne pourront exercer leur charge sans avoir auparavant prêté serment au syndic
du Chapitre ou aux officiers sous son autorité, et non autrement. Il y aura
deux clefs pour la salle et pour l'armoire: l'une pour le syndic et l'autre
pour le commis. Pour ce fait de portes, coffres et armoires, ils ne pourront
prétendre former aucun corps, collège ou commune en la ville. Le tout sera sous
la surveillance du Chapitre et non autrement.
Sur le refus des
habitants de laisser présider leur assemblée par noble Jean Charbonnel, syndic
du Chapitre, accompagné par noble Gaspard de Besse et Pierre d'Ayssac,
chanoines, avançant qu'ils étaient assemblés au nom du roi et non du Chapitre,
ce dernier se pourvoit en Parlement. Il s'ensuit l'arrêt du 30 mai 1522
ordonnant que les bayles du Chapitre assisteront aux assemblées de la ville et
les présideront. Ils feront enregistrer par le greffier de leur justice temporelle
les décisions prises, lequel sera tenu de les expédier aux habitants, sans
aucun salaire ni vacation (émolument) pour la première fois.
Les bourgeois ayant
refusé de remettre les clefs du côté du cimetière pour se rendre aux
assemblées, le Chapitre fait appel au Parlement. Le lieutenant général de
Montferrand se rend alors à Brioude et les oblige, par ordre de la Cour, de
remettre les clefs au syndic du Chapitre.
Nouvelle requête
capitulaire du 15 septembre 1525 contre les habitants pour cause de
désobéissance aux règlements prescrits par la Cour. Une enquête s'ensuit,
laquelle se termine par l'arrêt du 18 juillet 1527, signé Du Tilliet. Celui-ci
fait défense aux habitants de venir dans la salle d'assemblée avec des piques,
des couleuvrines et autres armes.
Les habitants
rétorquent qu'il s'agit des armes rendues par les francs archers depuis leur
congé. Ils les gardent, affirment-ils, pour être plus vite prêts si le roi les
appelle. D'ailleurs, elles sont nécessaires pour défendre la ville contre
toute incursion. En tout cas, il leur sera permis de louer à leurs frais une
maison pour les remiser, dont ils auront la clef. Effectivement, la Cour
ordonne qu'il leur soit permis de bâtir, dans un coin de la salle de réunion,
une petite pièce pour y déposer leurs armes, ou alors, que le Chapitre leur
indique un local à cet effet, fermant à clef: l'une d'elle sera remise au
Chapitre et l'autre aux habitants.
Suit alors une période
calme dont les Brivadois profitent pour tenter d'arriver à leurs fins.
Par quels moyens
obtiennent-ils en 1555 des lettres patentes leur permettant d'élire trois
consuls et de se constituer ainsi en commune? L'Histoire manuscrite ne le dit
pas. Vraisemblablement, en faisant intervenir le Tiers Etat de la province
d'Auvergne. Mais le Chapitre veille. L'arrêt contradictoire ne se fait pas
attendre.
Il intervient, le 9
juillet 1558, en faveur de ce dernier, bien sûr, et reprend toutes les
interdictions antérieures. Pour l'exécution de cet arrêt, Desardes, conseiller
en la Cour, se transporte à Brioude où il donne son jugement définitif:
"1 - Défense est
faite aux habitants de s'aider des lettres de consulat obtenues en 1555,
inscrites dans cet arrêt, ni de s'attribuer la qualité de consul (au M.A.,
magistrat municipal), en quelque manière que ce puisse être, en conséquence des
dites lettres ou autrement.
2 - Tout ce qui a été
fait par suite de ces lettres demeure nul et sans effet.
3 - La création d'un
sergent et autres officiers subalternes, faite par les habitants pour le
fonctionnement de leur prétendu consulat, demeure pareillement nulle et sans
effet, avec défense aux prétendus officiers d'agir en vertu de leur qualité.
4 - Les assemblées de
ville se feront de la manière prescrite par les arrêts ci-devant rendus
contradictoirement entre les parties, à savoir: elles seront faites avec
autorisation donnée par le Chapitre et tenues en présence du syndic capitulaire
et du greffier de la justice temporelle.
5 - Les habitants
obéiront au Chapitre comme à leur seigneur.
6 - Celui-ci fera
respecter par les parties les règlements ci-devant établis, concernant la police
et le gouvernement de la ville.
7 - Les clefs de la
ville seront rendues entre les mains des sieurs chanoines. Tel est le résumé du
procès verbal dressé par Desardes, commissaire de la Cour, dont le texte est
extrêmement long.
*
L'arrêt du 4 juillet
1573, sous Charles IX, est encore en faveur du Chapitre: la police de la ville
et son administration lui sont attribuées à l'exclusion des habitants, tandis
que ces derniers sont condamnés aux dépens de l'instance.
*
Autre arrêt du 20 mars
1602, rendu par forclusion contre les habitants, concernant le consulat. La
Cour ordonne que les précédents arrêts soient exécutés, suivant leur forme et
teneur. Défense est faite aux habitants de s'assembler ailleurs que dans la
salle capitulaire, lieu ordinaire des assemblées tenues par eux.
Ces derniers et le
Tiers Etat de la province font alors appel au Conseil privé du roi. Sous Henri
IV, un arrêt de ce Conseil, daté du 19 avril 1603, déboute le Tiers Etat
auvergnat des lettres patentes par eux obtenues pour l'élection d'un consulat
en la ville de Brioude. Il ordonne en même temps que tous les arrêts antérieurs
soient exécutés suivant leur forme et teneur, avec défense aux bourgeois
brivadois de s'assembler ailleurs que dans le local à eux accordé et de la manière
accoutumée. Il condamne, en outre, les habitants à 300 livres de dépens.
Autre arrêt semblable,
en 1617, émanant du Conseil privé royal. Le 23 février de l'année suivante, le
même Conseil renvoie les habitants au Parlement pour leurs prétendus droits de
communauté, de consulat, d'institution du gouverneur de la ville, de la garde
des clefs, des portes, murs, fossés, fortifications, du mot de guet et de l'hommage
dû au roi lors de son avènement à la couronne.
Le Parlement sollicité
par les habitants les déboute à nouveau, le 8 juin 1619, en leur ordonnant
d'exécuter les précédents arrêts, leur défendant de faire à l'avenir des
poursuites pour l'établissement d'un consulat en la ville. Signé: Voisin.
Les habitants n'en
continuent pas moins à transgresser les multiples arrêts, contraignant ainsi le
Chapitre à faire appel à la Cour, afin d'obtenir une commission pour
l'exécution du dernier arrêt. C'est Buisson, conseiller en cette Cour, qui est
commis pour se transporter en la ville de Brioude et procéder, dès son arrivée,
à l'exécution de l'arrêt en question. Mais peine perdue.
Cette fois-ci, c'est
la Grand'Chambre qui, le 21 juillet 1621, réitère les mêmes défenses et les
mêmes prescriptions. Ce procès est fort coûteux: les frais s'élèvent à 6 500
livres et à 8 000 livres pour les habitants. Une sentence de Riom, du 6 janvier
1623, défend aux habitants d'avoir des consuls, de faire des patrouilles
surtout à des heures indues, sous peine d'amende; leur enjoint aussi de
respecter le Chapitre et les condamne aux dépens. La même sentence de Riom est
encore prononcée, le 31 janvier de l'année suivante.
Emprisonnement
Les choses se gâtent.
Le Chapitre réagit vivement.
Une autre sentence de
Riom, datée du 5 juin 1632, nous apprend qu'un certain nombre d'habitants sont
emprisonnés et notamment le sieur Chervarlang, lieutenant criminel en
l'élection de Brioude, Jean de Vauzelles, premier commis de la ville, et 28
autres, parmi lesquels deux Chalvon, trois Besson, deux Taurel,... Touche, deux
Chaudon, Gérard, Bruxelles, Dupuy, Morin, Mosnier, deux Audin, deux Nozerines,
deux Barreyre, Montmeyraud et autres, pour avoir entrepris de composer corps et
communauté, de nommer un capitaine, de recevoir des droits d'entrée des
étrangers et de ceux qui se marient en secondes noces, de s'être révoltés
contre le Chapitre.
Pour tous ces motifs,
les habitants sont condamnés à une amende de 300 livres payable par les accusés
- amende dont le produit sera ainsi réparti: 300 livres à l'hôpital, 300 aux
Cordeliers, Capucins et Minimes de la ville de Brioude -, 300 livres à chacun
d'eux avec rapport des quittances au greffe criminel sous quinzaine, avec
inhibition et défense aussi de prendre à l'avenir la qualité de capitaine,
lieutenant, enseigne des garçons, abbé et receveur de Malgouvert (?); ni
d'exiger ou recevoir aucune chose des étrangers se mariant dans la ville, ni
de ceux qui se marient en secondes noces; défense de faire pour raison de cela
aucune revue, charivari et de procéder à pareille nomination sous les mêmes
peines de 1 000 livres d'amende contre un chacun des contrevenants.
Le jugement sera
publié à son de trompe dans tous les carrefours de la ville pour que personne
n'invoque la cause d'ignorance, avec ordre aux commis de représenter dans le
même temps le registre des paiements et de se purger par serment de ce qu'ils
ont reçu, afin que ce qui reste soit versé aux plaintifs, lesquels les
donneront à l'hôpital et aux monastères.
Par le moyen de ce
jugement, ces mêmes plaintifs, leurs domestiques et leurs biens sont mis sous
la sauvegarde du roi et de sa justice contre les accusés, lesquels seront
élargis et le concierge déchargé.
Prononcé aux accusés,
au guichet de la Conciergerie, le 5 juin 1632. Signé: Bardas.
L'arrêt confirmatif de
la sentence de Riom intervient et renouvelle les défenses faites aux habitants
condamnés aux dépens de faire des charivaris à l'occasion des premières et
secondes noces. Les habitants ayant fait appel sont renvoyés au Parlement qui
les déboute et les condamne dans tous les chefs de leurs demandes aux dépens.
Il leur enjoint, en outre, de se conformer à la teneur des arrêts de la Cour.
Cet arrêt est rendu, le 2 août 1632.
*
Les officiers de
l'élection de Brioude obtiennent un arrêt favorable du Conseil, les autorisant
à jouir d'un banc en l'église paroissiale Notre-Dame. Mais le Chapitre fait
opposition. Un nouvel arrêt du Conseil demande à l'Intendant d'Auvergne d'ouïr
les parties et de donner ensuite son avis. Celui-ci est encore favorable aux
officiers de la ville établis en 1629. Un troisième arrêt est prononcé, le 4
janvier 1645, en faveur du Chapitre déboutant les officiers de leur requête et
ordonnant de faire arracher leur banc, placé près de la chaire de ladite
église.
*
Nouvel arrêt du 2
septembre 1661 rendu à la Cour des Aides de Clermont-Ferrand, défendant aux
bourgeois de Brioude de prendre la qualité de consuls sous peine d'une amende
de 1 500 livres., leur demande de respecter les arrêts antérieurs et les
condamne au tiers des dépens.
Autre arrêt du 3
septembre 1672, prescrivant aux habitants de laisser présider les doyens et
chanoines au cours des assemblées générales ou particulières, qu'elles soient
du collège ou de la ville. Dans celles du collège, ces doyens et chanoines
présideront aussi et occuperont la droite et la gauche; au-dessous, à gauche,
se tiendront les officiers, le bailli et le lieutenant, puis, les autres
habitants. Dans ce procès, les habitants sont condamnés aux trois quarts des
dépens pour s'être opposés à l'exécution de l'arrêt du 15 juillet 1639, rendu
en faveur du Chapitre au sujet de la noblesse requise pour y être admis et
posséder une prébende.
Autre affaire de
préséance. Les officiers s'adressent au Conseil prétendant que, dans les
assemblées de ville, lors de la répartition des tailles, ils devaient avoir le
rang et la préséance sur le bailli ou son lieutenant. Le Chapitre intervient.
Les parties entendues, le Conseil déboute les officiers de leurs prétentions,
le 19 juin 1685, et les condamne aux dépens.
*
Une sentence arbitrale
intervenue entre le Chapitre et les habitants, par la médiation de l'Intendant
d'Auvergne, rendue, le 27 décembre 1724, porte que les assemblées de ville
seront tenues et publiées par autorité du Chapitre, selon la teneur des arrêts
précédents et la pratique de tout temps. Quant au ban des vendanges, le
Chapitre nommera quatre commissaires et les habitants quatre autres, lesquels
prêteront serment au président du Chapitre, avant de faire la visite des
vignes pour que soit faite et ordonnée la publication du jour des vendanges.
Concernant les communaux, ils appartiendront comme ci-devant au Chapitre.
Signé: Bidet de la Grandville, Intendant d'Auvergne.
Un procès très coûteux
se conclut par trois arrêts successifs en faveur du Chapitre. Par le premier,
la Cour maintient ce dernier dans le droit de police. Les habitants forment
opposition dont ils sont déboutés par un second arrêt contradictoire, le 23
septembre 1765. A cette occasion la Cour prescrit même l'ordre et la règle à
observer au cours des réjouissances publiques. Pour la cérémonie du feu de
joie, les députés du Chapitre partiront de l'église en habit de cérémonie, au
son de la grosse cloche et des instruments de musique de la ville. Les
habitants viendront après les députés, à la distance cependant de quatre pas.
Le Suisse de l'église précédera le défilé, les gardes de ce sanctuaire
porteront des flambeaux à côté des députés. Le premier habitant de la ville en
exercice pour la levée des deniers royaux ainsi que le syndic de la ville
marcheront dans le même ordre avec les clercs de taille, en portant un flambeau
qui sera allumé à celui des députés, lesquels mettront les premiers le feu au
bûcher. Viendront ensuite les deux habitants qui mettront aussi le feu de
l'autre côté du bûcher. Dans le même ordre, ils se rendront ensuite à l'église
d'où ils sont partis. A l'entrée du sanctuaire, les députés du Chapitre se
tourneront vers les habitants pour prendre congé d'eux. Ces derniers répondront
par une politesse réciproque.
Finalement, les
habitants ayant refusé de payer les dépens du procès, intervient un troisième
arrêt contre les quatre principaux habitants, tenus de payer personnellement
tous les frais du procès, desquels ils sont dédommagés par une imposition
ordonnée par le Conseil, sur toute la ville de Brioude.
Louis XV autorise
l'établissement d'une charge de maire dans toutes les villes du royaume ayant
plus de 4 000 habitants, laissant toutefois la liberté au seigneur local de se
pourvoir à la GrandChambre contre cet établissement, si celui-ci est contraire
à ses droits et privilèges.
Les bourgeois de
Brioude profitent aussitôt de l'occasion pour obtenir cette faveur, mais
oublient que les syndics du Chapitre veillent soigneusement sur les intérêts de
la communauté. L'arrêt du Parlement du 2 juin 1769 déboute les habitants de
leur demande pour l'établissement d'une charge de maire en la ville,
confirmant encore une fois les anciens privilèges du Chapitre, avec inhibition
aux Brivadois d'exercer à l'avenir pareille fonction. Tel est l'esprit de cet
arrêt.
*
Deux décennies plus
tard, après plus de cinq siècles d'une lutte opiniâtre bien déconcertante, les
Brivadois auront enfin une commune et un maire présidant à leur destinée.
Le 25 juillet 1789,
réunis dans la chapelle des Pénitents, au nombre de 170, ayant à leur tête les
syndics et membres de la municipalité Caillet, Pascon, Rochette -, ils élisent
et proclament Bélamy-Dubreuil, premier maire, Gueyffier- Taleyrat, père,
premier adjoint, Croze, deuxième adjoint.
Cependant, au point de
vue judiciaire, dès le début du XVIIIe siècle, suite à l'édit royal de janvier
1704, les habitants avaient obtenu deux consuls. Ces juges-consuls étaient des
officiers de justice, choisis parmi les marchands et négociants et chargés de
connaître des contestations entre commerçants.
La juridiction
consulaire comprenait un juge, deux consuls, un greffier et un huissier. Après
avoir tenu leurs audiences dans la maison d'une demoiselle Charreyre, puis
dans une des dépendances du collège, mise à leur disposition par la ville, les
magistrats consulaires achetèrent, en décembre 1762, au prix de 1 200 livres,
une maison en construction, ayant appartenu à feu le chanoine Antoine
Trioullier. Cette maison, après avoir reçu les aménagements nécessaires, est encore
de nos jours le siège du Tribunal de Commerce (17, place Saint-Jean), qui
remplace les juges-consuls.
X Brioude change de diocèse
Division du diocèse
de Clermont ( 1317)
Considérant l'étendue
du diocèse de Clermont, qui compte alors 1170 paroisses, et la difficulté des
communications, surtout par mauvais temps, le pape Boniface VIII (1294-1303)
conçoit le projet de le diviser.
Il songe d'abord à
ériger un évêché à Brioude ou à Aurillac, mais le Chapitre Saint-Julien de
Brioude et l'abbaye Saint-Géraud d'Aurillac, tous deux exempts de la
juridiction épiscopale et archiépiscopale, dépendant donc directement du pape,
montrent peu d'empressement à accepter cet insigne honneur.
Sollicité par le
vicomte de Murat, par les seigneurs de Brezons, de Canilhac, de Peyre, de
Dienne et bien d'autres qui possèdent d'importants domaines dans l'archiprêtré
de Saint-Flour, le pape Jean XXII (1316-1334) érige en évêché le prieuré de
Saint-Flour, par une bulle du 19 juillet 1317. Une seconde bulle, du 14 février
1318, détermine le territoire du nouveau diocèse qui comprendra cinq
archiprêtrés (Aurillac, Blesle, Brioude, Saint-Flour et Langeac), soit près de
400 paroisses. La création du nouvel évêché scelle la division de l'Auvergne en
deux pays, le Haut et le Bas.
L'archiprêtré
brivadois comprend alors deux Chapitres de chanoines (Saint-Julien de Brioude
et Saint-Laurent d'Auzon), une abbaye (les bénédictines de Saint-Benoît de
Lavaudieu), douze prieurés (Chassagne, les moniales de Sainte-Florine,
Lempdes, Bournoncle, Vieille-Brioude, La Mothe, Brioude, les moniales de
Chassignoles, celles de Sainte-Croix de Sansac (comm. de Paulhaguet),
Saint-Jean-Baptiste d'Azerat, Saint-Hilaire, Saint-Hilaire de Domeyrat, La
Bajasse, La Trinité);
il comprend 67
paroisses: Agnat (saint Julien), Ally (saint Barthélemy), Aurouze (saint
Jérôme), Auzon (saint Laurent), Azerat (saint Jean-Baptiste), Beaumont (saint
Hilaire), Berbezit (saint Antoine), Bournonc1e (saint Pierre), Brassac (saint
Pierre), Brioude (saint FerréoI), Brioude (saint Jean-Baptiste), Brioude (Notre-Dame),
Brioude (saint Pierre), Brioude (saint Préjet), la Brousse (sainte Foy),
Censac (1a sainte Croix), Chambezon (saint Martin), Champagnac[ -le- Vieux]
(saint Pierre), Chassagnes (saint Pierre), Chassignoles (Assomption de N.D.),
la Chomette (saint Mary), Cistrières (saint Pierre), Collat (saint Martial),
Connangles (saint Etienne), Cougeac (saint Laurent), Couteuges (saint Loup),
Domeyrat (saint Hilaire), Fayet (saint Barthélemy), Flaghac (Notre-Dame),
Fontanes (Notre-Dame), Frugères[-les-Mines] (saint Antoine),
Frugières[-le-Pin] (saint Julien), Javaugues (saint Loup), Josat (Notre-Dame),
Lamothe (saint Saturnin), Lastic (sainte Madeleine), Laval (Notre-Dame),
Lavaudieu (saint André), Lempdes (saint Gérard), Lorlange (saint Julien
d'Antioche), Lugeac (saint Jean l'évangéliste), Mazerat (saint Pierre),
Mercœur (invention de saint Etienne), Montc1ar (saint Clair), Paulhac (saint
Jean-Baptiste), Paulhaguet (saint Etienne), Peslières (décollation de saint
Jean-Baptiste), Roche-Vernassal (saint Etienne), Ronaye (saint Laurent),
Saint-Beauzire (saint BaudiIe), Saint-Didier-surDoulon (saint Jean),
Sainte-Florine (Saint-Jacques), Saint-Géron (saint Géron),
Saint-Jean-Saint-Gervais (décollation de saint Jean-Baptiste), Saint-Hilaire
(saint Hilaire), Saint-Ilpize (sainte Madeleine), Saint-Just-près-Brioude
(saint Just), Saint-Laurent-Chabreuges (saint Blaise), Saint-Martin-d'Ollières
(saint Martin), Saint-Préjet-Armandon (saint Préjet), Saint-Vert (décollation
de saint Jean-Baptiste), Salzuit (saint Pierre), Vals-le-Chastel (saint
Pierre), Vals-sous-Châteauneuf (Saint-Pierre-ès-Liens), Vergongheon
(L'Assomption), Vézezoux (saint Préjet), Vieille-Brioude (sainte Anne).
On peut remarquer que
l'archiprêtré de Brioude était alors plus étendu que l'actuel. Il comprenait en
plus les paroisses de Brassac-lesMines, Fayet, Peslières, Ronaye,
Saint-Jean-Saint-Gervais, Saint-Martin-d'Ollières, Vals-sous-Châteauneuf qui
font partie du diocèse de Clermont, et Lastic qui est restée dans le diocèse de
Saint-Flour.
Par contre, le village
de Chaniat relevait de la paroisse de Javaugues et Cohade de celle de
Saint-Ferréol de Brioude. Les paroisses de la Brousse, Cougeac, Flaghac, la
Roche-Vernassal n'existent plus.
Nous abordons maintenant
une période bien triste pour l'histoire de France et celle du Brivadois. Au
XIVe siècle, de grands malheurs vont fondre sur la France - peste, guerre de
Cent Ans, famine, folie de Charles VI, guerre civile (lutte entre Armagnacs et
Bourguignons), grand schisme d'Occident,... -, se répercutant de façon plus ou
moins aiguë suivant les provinces.
Au début du siècle,
l'Auvergne et le Brivadois, surtout agricoles, jouissent d'une relative
prospérité matérielle. A leur arrivée, les Anglais trouveront "le pays
d'Auvergne moult gras et rempli de tous biens". Même si ce témoignage est
un peu exagéré, la situation va rapidement se dégrader.
La France connaît
alors une rapide régression économique, due à de mauvaises récoltes et à une
flambée brutale des prix, provoquée par la disproportion entre le volume des
affaires et la masse monétaire en circulation. La peste va trouver un terrain
favorable à son développement.
En octobre 1347,
des navires venus du comptoir génois de Caffa en Crimée apportent à Messine,
parmi leur cargaison, les germes d'une redoutable peste qui sévit depuis
plusieurs années, en Asie centrale. Rapidement répandue en Italie, elle va se
propager en France. En janvier 1348, un vaisseau provenant de Gênes la
transmet à Marseille. Tout le Midi est bientôt infesté.
Cette très grave
maladie contagieuse, d'origine bactérienne (bacille de Yersin, Yersina
pestis), dite peste noire, se manifeste notamment par des apostèmes
(bubons), l'infection des poumons et des intestins. Les premiers symptômes
caractérisent la peste bubonique: de gros ganglions indurés, s'accompagnant de
fièvre, de confusion mentale et de délire, apparaissent à l'aine, au cou et
dans les creux axillaires. Non traitée, l'évolution est alors mortelle. La
peste pulmonaire se manifeste par de la dyspnée, cyanose, expectoration
sanglante. La mort survient au bout de quelques jours.
Les plus touchées sont
surtout les personnes souffrant de malnutrition : "celui qui est mal
nourri, tombe frappé au moindre souffle", déclare un médecin parisien de
passage à Montpellier.
On ignore le nombre de
victimes que cette horrible maladie fait en Brivadois. Mais, si l'on se base
sur des statistiques des lieux environnants, le nombre de morts est élevé. A
Saint-Flour, entre 1345 et 1356, la population fiscale diminue de 48 %. En
Auvergne, le taux moyen de mortalité est de 23 %. Ce fléau frappe inégalement:
les faubourgs, où vit une population pauvre, sont plus touchés que les villes;
les villages de plaine, plus que les villes. Ainsi Brenat, paroisse de plaine
près d'Issoire, perd 55 % de sa population, tandis qu'Usson, situé sur une
butte volcanique, à 4 km seulement du précédent bourg, ne déplore que 5 %.
Le 20 février 1352,
Etienne d'Aigrefeuille, abbé de La Chaise-Dieu, décrit au pape Clément VI
l'état pitoyable de cette riche abbaye où il n'a plus de quoi nourrir les
quelques religieux qui lui restent. Il évoque "la stérilité des récoltes,
le manque de vivres, les ravages de la peste: mortalité, abandon et destruction
de la ville".
Cette mortalité
épidémique frappe durablement les esprits. Au cours d'une enquête faite, en
1385, Florence Malapierre, née à Azerat, paroisse voisine d'Auzon, se souvient
encore de "la grande mortalité de l'an 1348".
Cette cruelle pandémie
qui se répand rapidement sur toute l'Europe ne dure heureusement que peu de
temps. Après des mois d'horreur et de deuils, ses effets s'atténuent peu à peu.
Au cours de l'année 1350, elle a presque totalement disparu.
Mais un autre malheur
va s'abattre sur le pays.
En 1337, Edouard III,
roi d'Angleterre (1327-1377), rompt avec Philippe VI de Valois, roi de France
(1328-1350). Il revendique le trône de France, en qualité de petit-fils de
Philippe IV le Bel, par sa mère. Dès lors, les deux pays sont engagés dans le
conflit classiquement nommé Guerre de Cent Ans, qui durera plus d'un siècle
(1337-1453). Il s'agit, en fait, d'une succession de campagnes militaires,
séparées les unes des autres par de longues périodes de paix. Ces guerres sont
la suite de celles qui avaient opposé périodiquement, depuis le XIIe siècle,
les Plantagenets aux Capétiens.
On connaît les
principaux épisodes: défaites de Crécy (1346) et de la Roche Derrien (1347),
prise de Calais la même année, triomphe à Poitiers du Prince Noir (1356), fils
d'Edouard III, désastreux traité de Brétigny (1360) cédant un quart du
royaume,.. .
Arrêtons-nous un
instant sur la bataille de Poitiers remportée, le 19 septembre 1356, par les
Anglais du Prince Noir, sur le roi de France Jean II le Bon et son fils Philippe
le Hardi. A la suite de cette défaite, le roi est retenu captif à Londres où il
mourra (1364). Parmi les autres prisonniers, il faut mentionner Thomas de
Montmorin, seigneur de Montmorin et en partie d'Auzon. Il avait auparavant
servi le roi Philippe VI de Valois puis Jean le Bon, assisté au siège de
Saint-Jean-d'Angély (1351), participé à la bataille de Crécy sous la bannière
du Dauphin Beraud. Il est fait prisonnier par les Anglais qui lui rendent la
liberté, en 1357, moyennant un versement de 685 écus, comme l'atteste une
quittance de son écuyer, Gaillard de Saint-Privat. Il meurt en 1360.
*
En Auvergne, la guerre
de Cent Ans n'a été qu'exceptionnellement le fait d'Anglais, bien que leur nom
revienne souvent dans les textes. Les troupes congédiées à la suite du traité
de Brétigny, au lieu de se dissoudre, s'empressent de courir le pays. Recrutées
notamment dans le Sud-Ouest de la France, dans les possessions personnelles des
souverains anglais, composées de gens d'armes désormais incontrôlés, tant
Français qu'Anglais, elles poursuivent leurs fructueuses campagnes, en
relation avec le prince de Galles, duc d'Aquitaine, le duc de Lancaster, les
grands officiers du roi d'Angleterre. Après les trêves et les traités de paix,
elles continuent la guerre pour leur propre compte et conservent un mode de vie
militaire, au grand détriment des champs et places fortes. On les appelle
grandes compagnies ou Routiers.
A la tête de ces
bandes militaires, qui vont sévir dès 1360, on reconnaît des Limousins, des
Béarnais, des Gascons, coureurs d'aventures, ancêtres des futurs cadets de
Gascogne. Les plus célèbres seront Bertucat d'Albret et Jean Chandos, déjà
nommés, Thomas de la Marche, Seguin de Badefol, Aymerigot Marchez, le Bord de
Garland,...
Les Ecorcheurs des
années 1435 leur succèdent. Ils se tiennent en grand nombre sur les marches de
Bourgogne, où ils causent de très importants et innombrables ravages,
s'emparant de forteresses, faisant des prisonniers, tuant, ravissant hommes et
femmes.
*
Vers 1357, ces bandes
d'aventuriers composées de cotereaux (aventuriers), malandrins, mauvais
garçons, tard-venus,... qui pillent la France depuis trois siècles, succèdent
aux Anglais. Commandés par Bertucat d'Albret, Jean Chandos, Mandonat Badefol,
l'anglais Stendor,... ils envahissent l'Auvergne, la traversant d'ouest en
est. Leurs incursions sont violentes, soudaines, irrésistibles. Murat et
Brioude sont saccagées ainsi que plusieurs châteaux de la Haute et Basse Auvergne.
A l'automne 1359,
nouvelle et chaude alerte avec la chevauchée de Robert Knolles et de son
lieutenant Hugues de Calvery. Venant du Berry, ils pénètrent en Limagne,
s'emparent de Pont-du-Château, attaquent Issoire, mais n'osent affronter
l'armée des seigneurs auvergnats, commandée par le Dauphin Beraud II, dit le
Camus ou le Grand. Cette armée féodale, composée de comtes, de barons, de
chevaliers, du ban et de l'arrière ban, s'est déjà distinguée en allant porter
secours au roi de France. Devant cette supériorité numérique, Robert Knolles
file à l'anglaise - c'est bien le cas de le dire - et, quand, le lendemain, les
confédérés veulent l'attaquer, il n'y a plus personne: ils sont partis ravager
le Forez.
*
Quelques mois après
cette chevauchée anglaise en Auvergne, le traité de Brétigny met officiellement
fin aux hostilités entre Français et Anglais, mais il est lourd de
conséquences: la France est démembrée et la rançon de Jean II le Bon fixée à 3
millions d'écus d'or. Le Rouergue, le Limousin, le Quercy étant abandonnés aux
Anglais, l'Auvergne devient ainsi frontière. En outre, parmi les otages que
doit fournir le roi jusqu'au paiement intégral de la rançon, figurent Jean de
Berry, nouveau duc d'Auvergne, le duc Louis de Bourbon et le comte Beraud
Dauphin. Avant de partir, ils délèguent respectivement leurs pouvoirs à
Philibert de Lespinasse, Gilles Aycelin et Amé Dauphin. Très embarrassés, ces
derniers proposent une alliance à la noblesse, au clergé et aux 13 bonnes
villes, parmi lesquelles figurent Brioude, Auzon, Langeac. Cette alliance,
ayant pour but la sûreté de l'Auvergne, est signée, le 27 novembre 1360. Dans
le diocèse de Saint-Flour, seuls le Chapitre et les habitants de Brioude, ainsi
que la ville de Langeac entrent dans cette confédération.
La première manifestation
des grandes compagnies en Brivadois est due à l'arrivée de Thomas de la Marche,
à la tête de ses troupes. Surnommé 'le Bâtard de France', personnage
énigmatique, né vers 1318, peut-être fils naturel de Philippe VI, il va
répandre la terreur en Auvergne.
Entre le 20 et le 31
juillet 1358, Charles, duc de Normandie, régent du royaume pendant la captivité
de son père, donne, à perpétuité, à Thomas de la Marche, son chevalier et son
conseiller, "le chastel de La Nonette au bailliage d'Auvergne", à
concurrence de 2 000 livres de rente et le "chastel ou maison forte
d'Auzon" représentant 300 livres de rente, en récompense des services par
lui rendus dans ses deux ambassades de Bohême ainsi qu'au siège de Paris, et
en compensation du don qu'il a fait au Régent d'un prisonnier valant 3 000
écus. Le 13 septembre suivant, ce dernier lui rend hommage pour les
seigneuries de Nonette et d'Auzon .
Avec cette donation,
le Régent lui accorde aussi le privilège de ne pouvoir être traduit que devant
le Parlement de Paris et de se faire justice par lui-même dans sa terre, par
les armes, privilège réservé aux princes du sang et aux pairs, faisant "de
la baronnie de Nonette... une principauté relevant nuement de la Couronne, par
l'hommage de la bouche et des mains".
Enfin, en avril 1359,
le Régent fait de Thomas de la Marche le lieutenant et le 'compagnon de corps'
de son beau-frère, le duc Louis Il de Bourbon, et lui confie le gouvernement de
l'Auvergne, du Bourbonnais, du Berry et du Mâconnais.
La donation d'Auzon
suscite l'hostilité de la famille de Montmorin, co-seigneur de la terre
alzonienne. Le gouvernement de ces quatre provinces lui attire l'inimitié de
Jacques de Bourbon, comte de la Marche, de Beraud, Dauphin d'Auvergne, comte de
Clermont et seigneur de Mercœur, et de bien d'autres grands seigneurs vassaux
de Nonette, qui se voient désormais obligés de rendre hommage au Bâtard de
France!. . .
*
Après avoir été un
moment maître de l'Auvergne au nom du roi, il est totalement dépouillé, en
1360, par la nomination de Jean de Berry. Jusqu'à présent, il s'est montré
brave chevalier et prudent administrateur, soutenant la cause des Valois avec
énergie et fidélité. Frustré de ses terres, il cherche à se venger à l'aide de
ses vieilles bandes de Bretons avec lesquelles il a combattu, tout en occupant
les places fortes de Nonette et d'Auzon. Ce n'est plus la guerre contre les
Anglais mais une guerre d'héritage. Elle se trouve néanmoins située dans le
contexte de la guerre de Cent Ans. Les combats, pillages, meurtres,
incendies,... seront d'ailleurs attribués aux Anglais, par les habitants ayant
souffert de ces bandes cruelles et ne faisant pas la différence.
Venant de la
Margeride, il fond sur Saint-Ilpize, place forte de Robert Dauphin, dit le
Fol, s'en empare par la force, la pille et y met le feu. Après avoir semé la
terreur et la misère dans la région de Lavoûte-Chilhac, il pénètre, sans aucun
respect, dans les terres du Chapitre Saint-Julien, livre un combat près de
Brioude, au cours duquel périt le fils puîné de Bertrand de La Rochebriant,
seigneur du Broc, s'empare de la ville, puis va ensanglanter le Brivadois. Il
arrive à Nonette où il installe une forte garnison. Pour fuir le fer et le
feu, les habitants terrifiés se réfugient partout où se trouvent dressées
d'épaisses murailles: Brioude, La Mothe, Auzon,...
Un document d'époque
nous donne un écho de l'occupation d'Azerat par les troupes de Thomas de la
Marche. Lors de l'enquête effectuée en 1385, Pierre Destrupiat, dit Bleinghon le
Cellier, habitant à Auzon, âgé de 56 ans, avoue que Pons de Matha, longtemps
prieur à Azerat, mourut, en 1360 ou 1361, au temps où Thomas de la Marche
ravageait le Brivadois, et que les habitants de ce village se réfugièrent à
Brioude, La Mothe, Auzon.
Pierre Saltiat, natif
d'Azerat, habitant à présent à Auzon, âgé de 80 ans, se souvient de la fuite
des habitants d'Azerat pour cause de guerres, celles qui durèrent une vingtaine
d'années dans le pays.
Jean Béchon, prêtre,
curé d'Azerat, âgé de 60 ans, déclare que Pons de Matha, prieur, mourut en
1361, "quand M. Thomas de la Marche faisait la guerre au pays d'Auvergne
et que les habitants désemparèrent ledit lieu".
Pierre Saubra, du
moulin de Coty sur la paroisse d'Azerat, âgé de 70 ans, a vu le prieur et les
habitants jusqu'en 1361, année où Thomas de la Marche vint en ce pays: M. de
Matha s'enfuit alors à Brioude où il mourut "et les autres habitants
d'Azerat s'en allèrent demeurer en diverses parties pour cause de guerre".
Florence Malapierre,
que nous avons déjà rencontrée, née à Azerat, habitant maintenant à Auzon, se
souvient encore de "la grande mortalité de l'an 1348;... de M. Pons de
Matha, d'elle-même et de son mari (Robert le Fauredolent) et de tous les
habitants qui, en 1360, désemparèrent ledit lieu et s'en allèrent demeurer les
uns à Brioude, les autres à La Mothe, et les autres à Alzon et autres forts,...
au temps que M. Thomas de la Marche fit la guerre au pays d'Auvergne, au temps
[où] elle-même et feu son mari, qui lors vivait, s'en allèrent demeurer à
Brioude,... l'an que l'on disait 1361".
*
Après avoir mis le
Brivadois à feu et à sang, il descend du rocher de Nonette pour lutter contre
la confédération des Etats de Basse Auvergne. En chemin, ses compagnies
bretonnes s'emparent de diverses places, entre Issoire et Clermont, notamment
de Plauzat. Il culbute la noblesse auvergnate liguée contre lui, soumet
Clermont, Riom et toute la région à un lourd tribut: onze mille florins, soit
environ 3 267 000 F, selon la cotation de l'or à la bourse du 25 novembre 1997.
Il remonte ensuite la
vallée de l'Allier, pillant ici et là, et court défendre la forteresse d'Auzon
contre une diversion des Royaux. Parmi ceux-ci, figure le seigneur d'Allègre,
Armand IV. Thomas le poursuit jusqu'en son château fort d'Allègre où Armand,
dernier de sa race, succombe au cours du siège, en août 1361. Le Bâtard de
France saccage la ville et le château. Tel est son dernier fait d'armes. Il
disparaît ensuite (septembre 1361) en un lieu inconnu et dans des circonstances
non encore éclaircies..
Dans sa lutte contre
Jean de Berry, ce cruel révolté avait réussi à refouler les barons auvergnats
confédérés contre lui, à prendre 17 châteaux dont 5 particulièrement bien
défendus, à conserver Nonette et Auzon.
C'est vers cette époque
que nombre de villages sont désertés – tel Blanède entre Issoire et le
Breuil-sur-Couze -, et ne seront jamais réoccupés; ils deviendront des chazaux
ou chazalous. Cependant, certains reprendront vie: ainsi en fut-il de
Chazalous (comm. de Monistrol-d'Allier), mentionné en ruines, en 1377, mais
reconstruit par la suite et habité encore aujourd'hui.
*
Thomas de la Marche
étant mort, le duc Jean de Berry prend possession des châteaux de Nonette et
d'Auzon. Il fait restaurer et embellir le premier en dépensant des sommes
folles. Mais la guerre de Cent Ans est loin d'être terminée.
Seguin de Badefol (1363-1364)
Un autre chef des
grandes compagnies, nommé Seguin de Badefol, non moins redoutable que le
précédent, va lui succéder. Ce vaillant capitaine, expérimenté mais sans
principes, est un gentilhomme gascon, seigneur de Castelnau. Il se fait
appeler "roi des compagnies, sur lesquelles il exerce une influence
extrême, se montre habile à les conduire à la bataille et à les exciter par
l'attrait des entreprises et du butin". Il est accompagné de son
lieutenant, un certain Louis Raimbaud, ainsi que d'un vieux soudard surnommé
le Limosin.
Ne s'étant pas laissé
attirer en Espagne par le comte Henri de Transtamare, dans le conflit de la
succession de Castille, il arrive dans la région par le Vivarais et occupe le
monastère Saint-Chaffre du Monastier, pille l'abbaye de Doue près de
Brives-Charensac, s'empare de Monistrol-sur-Loire et de Méanne près de
Saint-Didier-en-Velay, incendie Montfaucon, assiège Saugues, place stratégique
pour un chef de bande, et réussit à y pénétrer par surprise. Rien ne l'arrête.
Aussitôt, la noblesse
du Velay et d'Auvergne, réunie sous les ordres d'Armand de Polignac, de
Guillaume de Chalencon et d'Eustache de Langeac, vient assiéger la ville mais
sans succès.
De là, Seguin de
Badefol pénètre en Auvergne à la tête de ses Routiers, assiège la ville de
Brioude et s'en empare, le 13 septembre 1363. Il s'installe commandant de cette
place forte et en fait le centre de ses opérations, pour s'emparer des lieux
stratégiques et confortables. De là, pendant près d'une année, il lance de
multiples escorsas ou courses d'aventuriers pour écrémer le pays et s'enrichir
pour son propre compte et celui de ses troupes, causant de grands dommages au Brivadois,
"comme tuer gens, violer fames, pendre les personnes, arder (brûler) les
villes, rober et piller tout le pays".
"Tout est nôtre
et gens rançonnés à notre volonté, fera dire Froissart à ces cadets de famille
ayant rejoint le camp de ces bandes de pillards. Les vilains d'Auvergne et de
Limousin nous pourvoient et amènent à notre châtel les blés, la farine, le
pain tout cuit, l'avoine et la litière pour nos chevaux, les bons vins, la
poulaille et les volailles.
Nous sommes nourris et
étoffés comme rois et, quand nous chevauchons, tout le pays tremble devant
nous. Tout est nôtre, allant et retournant" .
La basilique
Saint-Julien, objet de leur convoitise, est livrée au pillage : vases sacrés,
pierreries, reliquaires, ornements sacerdotaux,... tout ce qui est monnayable
est enlevé. Quelques chanoines sont pris comme otages et emprisonnés.
La terre de Lorlanges,
appartenant au prévôt de Brioude, est envahie et incendiée, de même que
l'église. Pour déloger les occupants, quelques seigneurs du voisinage livrent
plusieurs attaques et assiègent Brioude mais en vain. Il faudra patienter des
mois et des mois pour bouter ces brigands à la porte.
Insensibles à la
stratégie des armes, ils céderont au pouvoir magique des pièces d'or.
*
On peut se demander pourquoi
Seguin de Badefol s'est rendu si aisément maître de la forteresse brivadoise
?... Grâce à son habileté? à son audace? à son habitude des attaques surprises?
à l'ardeur combative de ses soldats? - C'est certain. Mais aussi au mauvais
état des fortifications de la ville et aux dissensions qui persistent depuis
des décennies entre les bourgeois et le Chapitre.
Dès le 29 mai 1362,
vraisemblablement suite à la demande des chanoines, le roi Jean II le Bon avait
enjoint au bailli d'Auvergne de mettre le Chapitre sous sa sauvegarde spéciale,
voulant qu'il fit réparer les forts délabrés lors des dernières guerres. Or,
ces réparations urgentes, en grande partie à la charge des habitants, ne
furent pas faites.
*
Quelques seigneurs
voisins livrent diverses attaques, dans le but de délivrer la ville de Brioude,
mais sans grand succès.
Pendant l'automne
1363, Randonnet-Armand IX de Polignac, dit le Grand, capitaine général des
forces militaires en Velay, et son frère Randon-Armand X s'installent dans leur
château de Salzuit, pour lutter plus efficacement contre les grandes
compagnies. De là, ils ne cessent de harceler les troupes de Seguin de
Badefol, tuant, en diverses occasions, plus de 600 pillards.
La même année, le
seigneur de Lavoûte réussit à s'emparer de Louis Raimbaud, capitaine gascon aux
ordres de Badefol, et l'enferme ensuite au château de Nonette en attendant son
transfert à Villeneuve-lès-Avignon où il sera décapité.
En 1365, Nicolas
Dagorne, autre chef des grandes compagnies, à la tête de deux mille Anglais,
s'empare du château de Saint~Cirgues qui appartient au comte de Clermont,
Dauphin d'Auvergne, seigneur de Mercœur. Aussitôt les vicomtes de Polignac
investissent le château, massacrent 500 occupants et forcent les autres à
abandonner la place. A la suite de ces brillants exploits, Armand X de
Polignac, frère du capitaine général en Velay, sera surnommé 'Taureau de
Salzuit' ou 'Cuisse de bœuf.
*
Nous ignorons comment
se comportent les Brivadois pendant la longue occupation de leur ville. Il y
eut sûrement des tentatives de résistance, des morts provoquées par la faim,
la maladie, la résistance et les représailles de l'occupant.
Alors que la majorité
des habitants tentent, selon leurs moyens, de lutter dans l'ombre contre
l'ennemi, certains d'entre eux, rares il est vrai, en bons Auvergnats âpres au
gain, ne perdent pas le sens des affaires et collaborent avec l'occupant.
Nous le savons grâce
aux lettres de rémission accordées par le roi à quelques habitants du Brivadois
qui ont pactisé avec les Anglais. Les bénéficiaires de ces lettres
"reconnaissent avoir signé des 'patiz' avec les ennemis et, de plus, les
avoir fréquentés et même avoir fait du commerce avec eux, y compris dans les matières
stratégiques, telles que les armes et les chevaux.
Plus compromis que la
moyenne, certains Brivadois ont sollicité une lettre personnelle. C'est la cas
notamment de deux marchands de Brioude, Bertrand Bastier et Mathieu Peugeyt
qui, ayant perdu leurs biens lors de la prise de la ville, par pillage ou pour
leur rançon, ont refait leur fortune en commerçant avec leurs détrousseurs.
Bastier ajoute pour sa défense qu'il a profité de ses relations avec l'ennemi
pour renseigner les Français.
On compte pour cette
époque près de dix-sept lettres de rémission concernant la région de
Brioude".
*
Mais la plupart des
Brivadois, notamment les pauvres, ceux qui ne peuvent acheter une épée et à
plus forte raison une armure - on les appelle Tuchins en Auvergne -, participent
aussi à la lutte. A défaut d'épée ou de lance, ils utilisent divers objets:
couteaux, épieux, faux, fourches. Leur tactique consiste à tendre des
embuscades aux Anglais ou à faire des battues. A Brioude, les Tuchins, ne
pouvant piéger Seguin de Badefol, assassinent son maître d'hôtel. Aussitôt,
une enquête est menée mais sans résultat.
On ne saura jamais
tous les actes de bravoure accomplis clandestinement par ces courageux Tuchins
brivadois au cours de l'occupation des Routiers. Cependant, ici comme ailleurs,
certains d'entre eux, désespérés ou ruinés par le passage des soldats, errent
à l'aventure et se livrent au pillage. Ce sont ces excès qui feront considérer
les Tuchins, par des historiens mal informés, uniquement comme 'des brigands ou
des contestataires de l'ordre social'.
*
Tandis que l'ennemi
occupe Brioude depuis bientôt dix mois, le Chapitre Saint-Julien et Seguin de
Badefol parlementent en vue de la libération de la ville. Etant donné que seul
l'argent intéresse ce dernier, on discute du montant de la rançon à verser.
Mais l'occupant exigeant réclame 3 000 florins d'or, somme d'autant plus
importante qu'après avoir subi dix mois ou presque de brigandage continu, les
chanoines et les habitants ont les poches vides.
Par chance, le prévôt
du Chapitre, le cardinal Pierre Roger de Beaufort, dont l'oncle fut pape
d'Avignon (1342-1352), est bien connu des prélats avignonnais : il sera pape
six ans plus tard. Grâce à ses nombreuses relations, il réunit la forte rançon
exigée et signe l'obligation, le 23 juin 1364. Comme gages de paiement, il
donne notamment une grande croix plaquée or et quantité de pierres précieuses.
Cette croix recouverte de lames d'or fin et de pierres précieuses, dont le seul
poids d'or valait 50 marcs - soit 12,2375 kg d'or fin, environ 3 497 florins
d'or ou 1 038439 F selon la cote du 25 novembre 1997, sans compter la valeur
des pierres précieuses et la façon - avait été donnée à l'église de Brioude,
en 864, par Bernard, comte d'Auvergne, et son épouse Luitgarde. Il est difficile
de transposer cette énorme rançon en argent de notre époque, car le pouvoir
d'achat était alors bien différent du nôtre.
La rançon empochée,
Seguin de Badefol et ses brigands quittent Brioude et se dirigent vers une
autre région non encore écrémée.
L'ennemi parti, le
Chapitre songe avant tout à éviter une nouvelle attaque surprise de la ville.
Pour prévenir un autre revers, il est urgent de réparer les fortifications,
"attendu que si cela avait été fait, Seguin de Badefol, chef des
compagnies retirées des villes cédées aux Anglais par le traité de Brétigny,
n'aurait pas pris la ville".
Les bourgeois veulent
bien remettre en état les remparts mais à condition "d'avoir la garde des
clefs des portes de la ville et de se regarder comme les maîtres des murs,
forteresses et fossés de la ville". Mais le Chapitre, seigneur de la
ville, n'entend pas abandonner si facilement ses droits. D'où procès. Le 25
août 1365, le Parlement déboute les habitants.
En conséquence, ne
s'avouant pas vaincus, les bourgeois se mettent en relation avec le duc de
Berry, troisième fils du roi Jean, gouverneur d'Auvergne depuis 1360. Celui-ci,
dont le gouvernement politique sera très contesté dans cette province, nomme
Guillaume de La Salle pour commander la forteresse brivadoise. Aussitôt informé
de cette nomination, Charles V, par lettre du 28 août 1368, demande confirmation
de ce fait au bailli d'Auvergne, lui ordonnant, dans l'affirmative, de
destituer ce capitaine, de rétablir celui que le Chapitre avait nommé et de
contraindre les habitants à monter la garde. Effectivement, cette année-là, le
prévôt Pierre Roger de Beaufort, futur pape, réintègre Guillaume de La Mothe
dans ses fonctions de capitaine de la garnison brivadoise, décision confirmée
par le duc de Berry.
Trois mois auparavant,
le 26 mai 1368, Charles V avait demandé instamment au prévôt du Chapitre
d'assurer le guet en permanence et de faire les réparations nécessaires aux
fortifications. La ville de Brioude, écrit-il, est une forteresse importante;
pour mettre en sécurité les habitants et leurs biens, il est nécessaire de
monter la garde et faire le guet nuit et jour, de réparer les murailles, les
ponts et les planches des fossés, ce qu'ils n'avaient pu faire par suite de leur
"misérable pauvreté, le fait des guerres et [la présence] de gens de[s]
Compagnie[s], qui avaient longuement tenu et occupé [la ville]". En conséquence
il charge le bailli de Saint-Pierre-le-Moutier de contraindre tous les
habitants de la ville, quels que soient leur condition et leur état, y compris
les sergents et officiers du roi ou du duc de Berry, sans exception, à faire le
guet nuit et jour, et à contribuer à la réparation des fortifications.
Malgré le contexte de
la guerre de Cent Ans ou peut-être pour profiter du désordre ambiant, malgré
les multiples contraintes, les Brivadois ne baisseront pas les bras. Aidés par
le gouverneur d'Auvergne, ils font le raisonnement suivant: la réparation et
l'entretien des remparts sont à leur charge et la destruction de ceux-ci ne
serait-elle pas un bon moyen de se débarrasser de la pesante tutelle
capitulaire ? Dans cette intention, ils s'adressent encore à Jean de Berry qui
accueille favorablement leur demande. De son côté, le Chapitre alerte le roi
qui, le 28 mars 1374, enjoint au bailli d'Auvergne d'inspecter tous les forts
de Brioude et d'en empêcher la démolition, sans tenir compte des réclamations
des habitants et des ordres du duc d'Auvergne.
Poussés à bout, les
Brivadois se révoltent, plus ou moins ouvertement, appuyés par Guillaume de
Villabon, sénéchal d'Auvergne, lequel est envoyé par le gouverneur de cette
province. Ils commencent à démolir le Palais et la forteresse. Emoi des
chanoines qui dépêchent un messager au roi. Charles V ordonne alors au bailli
d'Auvergne de se rendre 'sans délai' à Brioude, pour interdire la démolition
des forteresses, enjoindre à Villabon, au bâtard de Mâcon et aux habitants de
'respecter la garde gardienne du roi', rendre les armes "et autres effets
du Chapitre,... d'informer particulièrement contre les rebelles du pays pour
les délits par eux commis, et de faire abattre les maisons nuisibles à la
forteresse, en punissant fortement les opposants".
Pendant ce temps, les
murs de la ville restent béants. Une lettre du sénéchal d'Auvergne, datée du 6
septembre 1386, ordonne encore une fois la réparation du fort brivadois et
confirme l'imposition faite par le Chapitre pour relever les murs.
Par chance, Brioude,
méthodiquement pillée pendant près de dix mois par Seguin de Badefol, n'excite
plus la convoitise des pillards. A vrai dire, il faut toutefois ajouter qu'en
dépit du mauvais état des fortifications, le capitaine Guillaume de La Mothe
défend vaillamment la ville, vers 1382, et contraint l'ennemi à fuir. En 1400,
nouvel ordre du roi de réparer le château fort brivadois et "toutes les
autres forteresses de la ville, avec les sept tours, de lever (exhausser) la
tour appelée 'la tour Martin' d'une toise de plus qu'elle n'était, de faire des
échauguettes, de boucher les trous de l'enceinte, de fermer une cour du Palais
avec une grille, de la porte de la Marchadière jusqu'à la tour de Bonne, de
relever les murs de ladite porte et de la tour jusqu'à la tour de Membra, ainsi
que la tour de Champagne avec les échauguettes, ainsi que la porte d'Aguillay
jusqu'à la porte de Rochefort, avec ordre de changer les échauguettes au nombre
de cinq et d'en faire deux autres de plus, l'une à côté de la porte d'Aguillay
et l'autre du côté de celle de la cour".
Telles sont,
rapidement décrites les fortifications de la ville dominée par la tour carrée
du Palais. On remarque sept tours, parmi lesquelles la tour Martin, la tour de
Bonne, la tour de Membra, la tour de Champagne, la porte de Rochefort,... - il
y en avait bien d'autres -, plusieurs portes (Marchadière. Aguillay,
Rochefort,...).
Malgré les ordres
royaux, les bourgeois refuseront de réparer les remparts, signes trop voyants
d'une tutelle contraignante. Le Chapitre n'en continue pas moins à imposer des
tailles pour la réparation urgente de l'enceinte.
Le 18 mars 1415,
nouvel arrêt du Conseil enjoignant aux habitants de réparer "sans délai le
fort de Brioude, suite à la supplique du Chapitre". Cinq ans plus tard,
Charles VII leur adresse un nouvel ordre, pour les contraindre eux-mêmes et les
habitants du voisinage à ''faire guet et garde, le jour et la nuit, dans le
fort".
Douze ans après, le 31
mars, le Parlement de Poitiers ordonne à tous les privilégiés
"ecclésiastiques ou laïques, habitant de la ville de Brioude, de
contribuer pour un cinquième aux réparations des fortifications de la ville et
de faire l'arrière guet et garde aux portes et dans la forteresse, dans le cas
d'un péril imminent".
On perçoit aisément
que toutes les ordonnances royales ou autres sont obtenues à l'instigation du
Chapitre, obsédé par la hantise des Anglais. Mais on aurait tort de croire que
le roi se désintéressât totalement de la réparation des portes et remparts de
Brioude: pour lui, en effet, chaque place forte inexpugnable est un atout
supplémentaire, comme en témoigne le dernier arrêt.
Le 17 septembre, il
"ordonne au Chapitre de faire faire des barrières et le guet, et la garde
par provision, selon que le capitaine de la ville ou son lieutenant le jugeront
à propos. Le guet sera fait par gens natifs de la ville et la garde par nombre
de gens de la contrée et des habitants de Brioude, dépens réservés en définitif
entre le Chapitre et les habitants".
Ces fortifications ne
seront, semble-t-il, jamais totalement réparées, le danger paraissant
s'éloigner. De nos jours, il en reste encore des traces, notamment dans l'impasse
de la Chèvrerie, rue des Barrys (lat. barrium, rempart), à l'est et au
nord-est de la ville.
Le Bord de Garland -Aymerigot Marchez
Pendant les multiples
démarches du Chapitre pour relever les murs, malgré les dérobades des
habitants, la guerre interminable continue, en Auvergne. Alleuze et Saillant,
deux forteresses très fortes, situées non loin de Saint-Flour, sont occupées
par le Bâtard de Garland, que l'on nomme tantôt Bernard, de son petit nom,
tantôt le Bord de Garland ou encore le méchant bossu. C'est un lieutenant de
Pierre de Galard, autre chef redouté, et le successeur dans ces régions de
Bertucat d'Albret.
La forteresse
d'Alleuze appartient alors à l'évêque de Clermont qui en a fait un grenier à
dîmes et une prison. Après la création du diocèse de Saint-Flour (1317), elle
est restée en sa possession mais n'est protégée par aucune garnison. Seuls y
habitent quelques domestiques inaptes à la défendre. Le Bâtard de Garland n'a
donc aucune peine à s'emparer de cette place (1383) et d'en faire un repaire de
brigands. De là, il peut rançonner Saint-Flour, la Planèze, le Rouergue, le
Gévaudan,. ..
Il ne quittera la
place qu'en 1391, moyennant une forte rançon.
*
Vers cette époque,
apparaît dans la région Aymerigot Marchez. Ce Limousin qui a pris parti pour
les Anglais est devenu un redoutable capitaine de Routiers. Il s'installe à la
Roche- Vendeix (comm. de la Bourboule.), en fait une base pour ses rapines, s'empare
du château de Chalus-Lembron non loin d'Issoire. Pons de Langeac, qui a déjà
combattu les Routiers, reprend les armes et se porte contre lui avec d'autres
seigneurs auvergnats. C'est alors qu'Aymerigot Marchez est pris dans un
guet-apens qui lui est dressé par Jean de Toumemire : il est livré par un de
ses parents chez qui il a cru pouvoir se réfugier. Il est exécuté en 1391.
*
A cette date, il ne
reste plus aux Anglais que la place du Roc-d'Unsac (comm. Saint-Gervazy,
canton de Saint-Germain-Lembron), située en Basse Auvergne. Elle sera prise par
le maréchal Boucicaut, en 1392.
Cette opération met
fin aux guerres anglaises en Auvergne. Mais la hantise de l'Anglais que l'on
imagine partout continue à tourmenter les esprits.
En somme, Brioude et
sa région ont terriblement souffert surtout entre les années 1360 et 1364.
Après cette date, malgré la crainte de l'ennemi, un gros travail de
reconstruction reste à faire. En outre, la misère est grande, la mortalité
élevée car le pays est 'gasté, ars (brûlé)', pillé; le bétail 'tolu (pris),
pillé et robé'; les terres en friche.
Quelques rares
documents jettent un faible rayon de lumière sur les malheureuses années qui
suivirent l'occupation de Brioude. Devant la misère du peuple, le Chapitre,
seigneur du lieu n'a pas exigé les impositions accoutumées. Pour la même
raison, Charles V, par avis du 8 octobre 1369, ordonne de retarder le
dénombrement des biens d'Eglise. Son successeur renouvellera la même
ordonnance, le 3 octobre 1396, et accordera, en outre, un délai pour l'hommage
que lui doit le Chapitre.
Charles V contribue
pour sa part au grand travail de reconstruction. Le 23 juin 1370, il envoie 50
F or, pour la réparation des fortifications de la ville.
La famine (1374)
Aux misères causées
par les multiples incursions des Routiers, vont s'en ajouter d'autres et
notamment la famine. Déjà, en 1332, la région de Montpellier avait été
cruellement frappée: "les gens et spécialement les hommes jeunes
semblaient morts, car ils avaient mangé tout l'hiver des herbes crues".
En 1373, notamment en
Languedoc, la moisson est mauvaise, à peu près partout. Dès le mois de janvier
de l'année suivante, le duc d'Anjou mentionne dans une lettre "la très
grave pénurie des biens de la terre qui [... ] a sévi cette année [... ] de
tous côtés". Du carême à la Saint-Jean, la pluie et la tempête gâtent les
blés, les vignes et les fruits. En juin, le passage de soldats aggrave encore
la situation. La famine se généralise alors dans tout le Languedoc, jusqu'à
Bordeaux et même au cœur de l'Espagne.
Les temps sont
difficiles, les denrées fort rares et chères, l'argent introuvable. A côté des
paysans et petites gens contraints de mener une existence incertaine, le clergé
et la noblesse subissent également la crise. A Toulouse, dès le mois de
juillet, on parle de taxer le carton (environ 20 litres) de blé à 8 livres mais
le verrou de la taxation a vite sauté et le marché noir s'installe: le prix du
carton s'élève à 12 livres en novembre, 16 en décembre, 20 en février 1375, 32
en mars-avril!... Pour avoir une idée de grandeur, sachons qu'en 1380, le
salaire annuel du capitaine du château de Murol (63790) s'élevait à 20 livres;
pareille somme servait à payer à la fois le portier, l'ânier et la servante.
Heureusement, cette
année-là, la récolte est meilleure. Au printemps 1376, la perspective d'une
abondante récolte ramène les prix à la normale.
A Saugues, une
tradition locale raconte qu'en ces jours de misère les habitants, réduits à une
extrême nécessité, se nourrissaient d'un tubercule qu'ils appelaient argnissaou
dans leur patois. Il s'agit en fait d'une ombellifère, nommée bunium
bulbocastanum par les botanistes, qui croît naturellement en pays pauvre.
La peste renaissante,
venant s'ajouter à cette famine cruelle et aux lourdes dépenses militaires
rendent ces années horriblement pénibles. Dès 1378, la ville du Puy donne
l'exemple de révoltes urbaines qui se propagent à Alès, Nîmes, Montpellier,...
Et ce n'est pas fini!
A la misère matérielle, va succéder la misère morale. Mais, en attendant, dans
le désarroi général, va luire un rayon de soleil en Brivadois.
A l'âge de deux ans,
le Dauphin Charles, né en 1368, futur Charles VI le Bien-Aimé, est atteint
d'hydropisie. Cette maladie, appelée de nos jours anasarque ou œdème
généralisé, due à une infiltration généralisée du tissu sous-cutané et des
séreuses, par du liquide plasmatique, était alors considérée incurable par les
médecins.
En désespoir de cause,
sur le conseil d'un grand de la Cour, le roi Charles V voue en toute confiance
son fils à saint Julien de Brioude. Au moment où il accomplit ce vœu, le petit
Charles est miraculeusement guéri.
Peu de temps après, le
23 juillet 1370, Jean de Meillon, évêque de Clermont (1357-1375), s'acquitte du
vœu par délégation royale. Après la mort de son père, Charles VI n'a rien de
plus pressé que de se rendre à Brioude avec toute la pompe royale, suivi du duc
de Bourbon et d'une suite impressionnante de grands seigneurs. Le Chapitre et
les habitants se rendent en procession à un mille de la ville (environ 1850 m)
en attendant l'arrivée du prince. Voilà enfin le carrosse royal, accompagné de
grands seigneurs en tenue d'apparat. Le prévôt du Chapitre, au nom de toute la
communauté capitulaire et du clergé de la ville, salue humblement le jeune roi
qui est ensuite revêtu du costume de chœur des chanoines. Puis le cortège
démarre à nouveau et se dirige vers la basilique Saint-Julien.
Ayant pénétré dans le
sanctuaire, Charles VI se prosterne, se recueille un long moment agenouillé
sur un prie-dieu, remercie Dieu de l'avoir guéri grâce à l'intercession du
martyr brivadois, prie pour ses sujets et l'avenir de la France, puis assiste à
la messe. A l'issue de la cérémonie, il se rend à la salle capitulaire pour
recevoir l'hommage du Chapitre. C'est Jean de Besse qui, au nom de ses
confrères, prend la parole pour rendre hommage et prêter serment au roi. Le
discours fini, le jeune prince relève le chanoine et l'embrasse (osculo
interuento).
On lui présente
alors les diplômes royaux contenant les privilèges accordés au Chapitre par ses
prédécesseurs. Après les avoir parcourus, il les confirme par serment, les
signe et y fait apposer le sceau royal.
En guise de souvenir,
Charles VI donne notamment à la basilique son manteau de dauphin en soie rouge,
garni et parsemé de figures de dauphins, brodées à l'or fin. Chaque année, le
jour de l'Ascension, un enfant de chœur, revêtu du manteau et des gants du
Dauphin, marchant en tête de la procession, rappellera le souvenir de cette
visite mémorable.
*
La visite royale a
jeté un rapide rayon de soleil en Brivadois, mais, quelques années après, le
ciel va encore s'obscurcir, au cours de cette bien triste époque.
A bien des signes, on
décèle même alors une perversion du sens moral et même du bon sens. Un peu
comme au XXe siècle, la cruauté semble être alors érigée en système. La
cupidité règne en maîtresse.
En outre, si l'époque
voit diminuer le grand mal de la lèpre, en revanche, le nombre de malades mentaux
augmente. En 1375, à Hambourg, est ouvert le premier asile d'aliénés.
*
Cette maladie va
frapper le roi mais pour d'autres causes. Le 5 août 1392, Charles VI le
Bien-Aimé, victime d'une insolation, sombre dans une crise de folie furieuse.
Il ferraille contre ses compagnons, blesse même son frère. Il faut maîtriser de
force le malheureux. Les traitements s'avèrent inefficaces. Cependant, un
séjour en forêt près de Creil procure au pauvre malade une période de
rémission; il retrouve temporairement son bon sens et peut s'adonner à sa
fonction royale. Mais les accès de démence sont de plus en plus violents et
prolongés. Il vit désormais dans des alternances de folie et de lucidité. Il
souffre beaucoup, se croit entouré d'ennemis, perd la notion du 'moi', ne reconnaît
plus les siens. Les médecins n'arrivant pas à le soulager, on fait appel à des
guérisseurs mais en vain, au contraire, le mal empire. Les divertissements
aggravent encore son cas. En janvier 1393, l'accident du bal des Sauvages, dit
ensuite 'bal des Ardents', où le roi déguisé d'un maillot d'étoupe faillit
périr brûlé, augmente encore sa dépression. Le Ciel même reste sourd: prières,
messes, processions, pèlerinages,... n'obtiennent pas la guérison espérée.
La nouvelle parvenant
jusqu'aux coins les plus reculés de France éprouve les âmes sensibles et ne
réjouit guère les autres. Au contexte de tous ces malheurs vient s'ajouter
celui du Grand Schisme d'Occident.
Récemment, en 1977, le
Dr Jean-Claude Lemaire, toxicologue et médecin légiste, a soutenu la thèse que
la folie du roi serait due à un parti d'empoisonneurs de l'entourage immédiat
du roi : "Vingt ans durant, des mains criminelles l'intoxiquèrent à coup
de poisons lents, l'amenant de crise en crise à la démence définitive".
Désarroi des
consciences: Grand Schisme d'Occident (1378)
A ces malheurs, vient
encore s'ajouter le désarroi des consciences.
Après la mort du pape
Grégoire XI, sous la pression tumultueuse du peuple romain, les cardinaux élisent,
le 8 avril 1378, un Napolitain, non membre du Sacré Collège, l'archevêque de
Bari, Bartolomeo Prignano, qui prend le nom d'Urbain VI. Quelques semaines
plus tard, treize cardinaux, français pour la plupart, déclarent son élection
entachée de nullité et, le 20 septembre suivant, élisent pape, sous le nom de
Clément VII, Robert de Genève.
Le monde chrétien se
divise alors en deux factions rivales selon leur allégeance à l'un ou à l'autre
pape, le premier installé à Rome, le second à Avignon. La France, l'Ecosse, la
Castille optent pour Clément VII. C'est le schisme: l'Eglise catholique divisée
en deux courants. Triste période qui va durer quarante ans.
*
Le grand schisme a de
graves conséquences: désorganisation des cadres ecclésiastiques, scission des
Ordres religieux, désorientation des consciences, progrès de l'idée laïque par
l'intrusion des universités dans la politique, incapacité de mener à bien la
réforme de l'Eglise alors indispensable,. . .
On imagine sans peine
l'émoi des consciences au spectacle des papes, d'évêques et surtout de curés ou
de simples prêtres dressés les uns contre les autres. Des légats ou avocats
trop zélés s'emploient à semer le trouble dans les âmes de bonne foi, en
s'efforçant de détourner les fidèles de la soumission à leur évêque ou à leur
curé et de tout recours à leur ministère. Affirmer qu'un tel n'est point pape,
disent-ils, c'est tomber dans l'hérésie; adhérer à tel parti ou rester neutre,
c'est se vouer à la damnation ou encourir l'excommunication. Dans telle obédience,
poursuivent-ils, les ordinations sont invalides, les sacrements sans valeur,
les enfants non baptisés, les hosties non consacrées,...
"Personne ne peut
être sûr de sa foi, ni de la validité de son obédience [...]. Une immense
angoisse ne va donc pas cesser de grandir et la désolation gagner les âmes. La
croyance s'établit que, depuis le début du schisme, personne n'est plus entré
au Paradis. Les vieilles prophéties à la Joachim de Flore reprennent une
nouvelle actualité: Télesphore l'Ermite les réédite, en 1386, avec un vif
succès. La grande discession semble annoncer la fin du monde, dont l'année 1400
paraît à beaucoup marquer la date. Les troupes de pénitents se mettent en
branle, vêtus de longues tuniques blanches qui les font surnommer les 'Dealbati'.
Ils viennent réclamer l'indulgence plénière pour l'année jubilaire de 1400 :
hélas! les deux papes l'ont déjà accordée en 1390 !... Les Flagellants font
encore plus grande impression: eux aussi parlent de l'Antéchrist, de la fin du
monde. La chrétienté déchirée sombre dans le chaos".
Le thème de la fin du
monde se retrouve aussi dans les Centuries astrologiques (1555) de Nostradamus.
Même en cette fin du XXe siècle, il resurgit encore. Récemment, quatre jeunes,
croyant aux prophéties de Nostradamus et à la fin prochaine du monde, ont été
interpellés, dans le cadre d'une enquête relative à la profanation de la
sépulture d'Yvonne Foin, découverte, dimanche 9 juin 1996, au cimetière de
Toulon.
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En France, l'épreuve
douloureuse du Grand Schisme est venue se greffer sur une situation déjà
tragique. Au début du XVe siècle, même si depuis 1380 la guerre franco-anglaise
s'est interrompue, la misère et le désarroi se font cruellement sentir. Les
Anglais occupent une partie importante du territoire. Chevauchées anglaises,
rançonnements multiples des Routiers, émeutes populaires ou citadines, retours
offensifs de la peste, ont frappé profondément les campagnes. Les provinces les
plus riches sont les plus touchées et se dépeuplent.. Les princes, divisés par
des haines atroces, dressent leurs partisans les uns contre les autres. Ce
n'est partout que pillages et massacres. Le peuple se sent écrasé par la
permanence des impôts, leur augmentation progressive, les exactions des gens de
guerre. Constamment menacé dans ses biens, dans sa sécurité, dans sa vie, il
abandonne ses champs, suit des aventuriers, se terre au fond des bois.
On ne peut plus
compter sur le roi, symbole de l'unité française, frappé de folie furieuse.
Cette démence manifeste, de façon symbolique, le désarroi d'une époque.
Ebranlée dans sa foi, dans sa sécurité, dans la confiance en ses chefs spirituels et temporels, frappée de plein fouet dans sa chair et ses biens, la génération du roi fou ne l'est pas moins dans ses mœurs. C'est dans tout le pays, avec l'anarchie la plus complète en tous domaines, une misèr